le Mardi 7 février 2023
le Mercredi 19 avril 2017 13:53 | mis à jour le 10 janvier 2023 14:52 Éditoriaux

Rivière à la dérive

Si l’on devait mettre les climato- sceptiques devant le fait accompli, le parc national de Kluane serait sans doute le lieu idéal où les convertir à la vérité du réchauffement climatique.

Une équipe de scientifiques en mission au Yukon a en effet récemment documenté un phénomène désormais considéré comme le premier « piratage de rivière » de l’histoire moderne. Conséquence du réchauffement climatique, les glaces de l’imposant glacier Kaskawulsh ont fondu si rapidement que ses eaux ont changé de direction en seulement quatre jours (entre le 26 et le 29 mai 2016). À l’échelle du monde, ce temps record s’apparente à un changement instantané. Le paysage du parc s’est métamorphosé en un clin d’œil et ce ne sont pas les randonneurs qui diront le contraire.

L’étude publiée dans la revue scientifique Nature Geoscience explique que les eaux du glacier ne se déversent plus dans la rivière Slims pour se jeter au nord dans la mer de Bering, mais qu’elles coulent désormais vers le sud en direction du golfe d’Alaska et de l’Océan Pacifique.

Le phénomène de fonte des glaces ne date bien sûr pas d’hier. Selon le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), 82 % du volume de glace de la banquise arctique a été perdu à l’été 2012 par rapport à la moyenne de 1979 à 2000. La disparition complète de la banquise est désormais prévue pour l’été 2020. En 2003, on estimait cette date à 2050.

Alors que le Canada de Stephen Harper est devenu en 2012 le premier pays à se retirer officiellement du protocole de Kyoto sur les changements climatiques, on a aujourd’hui du mal à croire que la promotion des pipelines et des sables bitumineux défendue par son successeur parle en faveur d’une réelle politique environnementale canadienne.

Brimée sous le règne du Parti conservateur, Justin Trudeau s’était pourtant engagé à « redonner à la science ses lettres de noblesse ». Défiant toute logique, le premier ministre persiste aujourd’hui à vouloir convaincre les Canadiens que le respect de l’environnement est finalement tout à fait compatible avec le développement de ces énergies fossiles clairement identifiées par la communauté scientifique comme grandes responsables du réchauffement climatique.

En 2015, le Canada occupait ainsi la 11e place du classement des pays producteurs d’émission de CO2 avec 1,6 % des émissions mondiales. Le tout dernier inventaire national du ministère fédéral de l’Environnement sur les sources d’émissions de gaz à effet de serre démontre qu’en 2015, les émissions totales de gaz à effet de serre se sont élevées au Canada à 722 mégatonnes.

Bien que ce pourcentage puisse paraître acceptable, les nuisances environnementales causées par le Canada sont en terme démographique tout à fait comparables aux émissions chinoises (28 %) et à celles de nos voisins américains (16 %).

À ces chiffres vertigineux s’ajoute désormais le danger que représente la nouvelle politique américaine sur l’énergie voulue par le président Trump. Souhaitant relancer l’industrie du charbon, celui-ci a notamment nommé le climatosceptique Scott Pruitt à la tête de l’Agence de protection de l’environnement. Fervent défenseur des compagnies pétrolières et des énergies fossiles, cet ex-procureur général de l’Oklahoma, un État producteur d’hydrocarbures, a publiquement fait part de ses doutes sur la responsabilité humaine dans le changement climatique.

Selon les prévisions, la demande en énergie devrait doubler d’ici 2050. Si les décideurs ne s’engagent pas sur la voie d’une transition énergétique responsable, la température de la planète pourrait augmenter de 6 °C d’ici 2100. Aux yeux de nos enfants, de quoi faire passer le Yukon pour un doux coin de pays.