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le Jeudi 23 octobre 2014 9:34 Société

Un point final à un chapitre douloureux

René Lapierre estime que la douleur est encore là, même si le litige qui l’opposait au gouvernement du Yukon (par l’entremise du ministère de l’Éducation) a pris fin par un jugement en sa faveur. Photo : fournie.
René Lapierre estime que la douleur est encore là, même si le litige qui l’opposait au gouvernement du Yukon (par l’entremise du ministère de l’Éducation) a pris fin par un jugement en sa faveur. Photo : fournie.

Pierre-Luc Lafrance

Début 2007, René Lapierre, un professeur qui avait déjà douze ans d’expérience en enseignement au Québec, part pour la grande aventure et s’en va vivre au Yukon. Il avait eu une belle expérience dans le Nord québécois en travaillant avec les Inuits et espérait retrouver la même qualité de vie ici. De plus, il n’avait pas encore sa permanence et au Yukon le poste annoncé était permanent. À ce moment, il ne se doutait pas qu’il allait vivre une expérience douloureuse qui ferait en sorte qu’il se retrouverait dans des procédures judiciaires pendant quatre ans.

René Lapierre estime que la douleur est encore là, même si le litige qui l’opposait au gouvernement du Yukon (par l’entremise du ministère de l’Éducation) a pris fin par un jugement en sa faveur. Photo : fournie.

René Lapierre estime que la douleur est encore là, même si le litige qui l’opposait au gouvernement du Yukon (par l’entremise du ministère de l’Éducation) a pris fin par un jugement en sa faveur. Photo : fournie.

Ce n’est pas tout à fait vrai, dès le départ, il a eu des doutes : « J’ai eu la puce à l’oreille dès le processus d’embauche. J’ai appliqué sur un poste permanent à l’École Émilie-Tremblay et lors du processus, ça a changé pour devenir un poste temporaire. Ils m’ont dit que c’était une erreur du gouvernement. De mon côté, tout était en place pour le déménagement. Mais j’avais un peu le bras dans le tordeur, alors j’ai décidé de faire confiance. »

Une gestion des ressources humaines chaotique

À son arrivée, comme il y a peu d’élèves, on lui donne une demi-tâche d’enseignement et une demi-tâche d’adjoint à la direction. Dans ces dernières fonctions, il voit et entend des choses qui le mettent mal à l’aise. « Je viens d’un milieu où il y a un respect des enseignants et une reconnaissance des ressources humaines. À un certain moment, quelqu’un a soulevé l’idée de ne pas réengager un enseignant à son retour de congé de maternité. Quel genre de message on passe aux jeunes parents en agissant ainsi? Finalement, ils ne l’ont pas fait… mais je me suis fait servir cette médecine trois ans plus tard. »

Dès la première année, il voit un de ses collègues se faire congédier. « En douze ans de carrière, je n’avais jamais vu ça. Je ne comprenais pas. » L’année suivante, d’autres personnes se sont fait tasser ou montrer la porte. « C’était incroyable le roulement qu’il y avait. À ce moment, je me suis rendu compte que je pourrais être le prochain puisque je remettais en question la gestion des ressources humaines. En même temps, comme j’étais précaire et que j’avais deux enfants et que ma blonde était à la maison, je ne voulais pas faire trop de bruit. » Même du côté de la direction, il y a un mouvement constant.

Un premier grief

En 2010, pendant un congé de paternité, il apprend un lundi matin que son contrat ne serait pas renouvelé l’année suivante. « J’ai déposé un grief, la seule façon de faire au Yukon dans les circonstances. Et je me suis rendu compte que j’étais la première personne à vivre cette situation au Yukon qui demandait l’application de la loi. » Après le processus de négociation, son avocate s’est rendu compte que selon la loi, c’était illégal de procéder avec des contrats temporaires année après année. En effet, après deux ans de contrat (trois dans des situations exceptionnelles), le professeur devrait avoir un poste permanent.

Quelques jours avant la rentrée de 2010, on le rappelle pour lui demander s’il veut retravailler à l’École Émilie-Tremblay. Il accepte de le faire, malgré les procédures judiciaires qui sont en cours.

Puis, tout s’écroule. « En mars ou avril, une personne des ressources humaines et le directeur de l’école de l’époque sont débarqués chez moi un vendredi soir pour m’annoncer qu’ils mettaient fin à mon contrat avec quinze jours d’avis. »

René Lapierre ressent à ce moment un sentiment de rage et d’injustice. « Comme ils n’avaient pas de motifs pour me congédier, ils ont invoqué une fin de contrat. » Du jour au lendemain, le père de famille se retrouve sans emploi, sans assurance, sans sécurité.

Une deuxième plainte

Il dépose alors un nouveau grief avec d’autres motifs. Les deux griefs sont jumelés. La grosse partie de la défense repose sur l’interprétation de l’article 106 de la Loi sur les relations de travail dans le secteur de l’éducation. En gros, cela stipule qu’une personne ne peut pas être en période d’essai plus de deux ans après sa date d’embauche. « Si le juge tranchait en notre faveur sur cette question, tout le reste tombait, alors il n’y aurait pas de linge salle en public. »

En parlant autour de lui, il s’est rendu compte que la situation touchait d’autres personnes dans le domaine de l’éducation. « Il y aurait entre 30 et 50 personnes touchées. »

Pendant les procédures, il commence à travailler dans la construction et sa conjointe revient sur le marché du travail. Plus tard, il a pu retourner dans le domaine de l’enseignement. « Hélène Saint-Onge de Whitehorse Elementary m’a fait confiance et grâce à elle j’ai pu revenir dans le milieu. »

En juillet 2013, une décision en faveur de M. Lapierre est rendue, mais le gouvernement du Yukon décide d’en appeler de la décision, ce qui oblige les deux parties à aller devant la Cour suprême du Yukon en mai 2014. Deux mois plus tard, le jugement était rendu. Encore une fois, le juge donne raison au plaignant. Et cette fois, il n’y a pas d’appel.

Une page difficile à tourner

Fin du dossier? Pas vraiment. « Ça fait si longtemps qu’on est là-dedans, que j’ai de la misère à dire que c’est fini. C’est comme si je n’y croyais pas. Ça m’a habité pendant quatre ans… alors ça ne s’en va pas du jour au lendemain. »

René Lapierre conserve un goût amer. « Ma réputation n’a pas été lavée publiquement. Il y a beaucoup de choses qui mériteraient d’être dites, mais qui ne le sont pas. » En effet, le procès a traité de formalités, ce qui fait en sorte que les questions de gestion de ressources humaines et de possible abus de pouvoir n’ont pas été traitées. « Parce qu’au final, tout ça est parti de quelqu’un qui voulait une vengeance personnelle et qui a fait de l’abus de pouvoir. Ce n’est pas normal que quelqu’un ait droit de vie ou de mort sur le contrat d’un employé sans motifs valables. »

De son propre aveu, il a eu de la chance dans son malheur de tomber sur de bonnes personnes : « La même situation est arrivée à des gens avant moi. Mais à ce moment, il n’y avait pas de processus en place pour les défendre, le syndicat n’était pas aussi solide… J’ai aussi eu la chance d’avoir une bonne avocate bilingue. Et d’avoir la confiance des gens de Whitehorse Elementary, puis de F.-H.-Collins. Ma vie aurait pu être plus misérable que l’enfer que j’ai vécu. » En ce moment, il travaille à l’école F.-H.-Collins.

On sent que René Lapierre est encore sous le choc de cette expérience. « Je ne suis pas venu dans le Nord pour mener une bataille syndicale. Cette histoire, ça a été beaucoup de stress pour moi et ma famille. Le plus dur, ce sont les rumeurs, les non-dits. » Encore une fois, il en revient à sa réputation. Si le procès lui a donné raison, il regrette que ceux qui ont mal agi n’aient pas eu à s’excuser sur la place publique. « Un avocat d’Ottawa me l’avait dit : ces gens-là s’en sortent tout le temps, peu importe le mal qu’ils ont fait. Et ça, ça m’achale. »