le Mercredi 8 février 2023
le Vendredi 14 février 2014 11:13 Société

Budget fédéral : fonds à l’innovation

La professeure de science économique au Collège Glendon, Marie Lavoie.
La professeure de science économique au Collège Glendon, Marie Lavoie.

Jean-Pierre Dubé (APF)

Le gros morceau du budget 2014 comprend l’innovation dans les domaines de pointe à forte demande: sciences, technologies, génie et mathématiques. Revirement politique ou discours électoraliste?

Marie Lavoie, de l’École des affaires publiques et internationales du Collège Glendon (Université York, Toronto), n’en revient pas. Voici un gouvernement qui a orienté le secteur de la recherche scientifique vers l’entreprise, qui ne croit pas aux compétences pour la vie mais pour l’emploi, et qui annonce tout à coup des investissements de 1,5 milliard $ sur cinq ans dans la recherche de pointe et l’innovation.

La professeure d’économie fait écho aux déclarations du début février de l’Institut professionnel de la fonction publique du Canada. Les scientifiques ont dénoncé les coupures fédérales à venir de quelque 5 000 postes et 2,6 milliards de fonds dans un nombre de ministères à vocation scientifique au cours des trois prochaines années.

Voici une entrevue réalisée avec la professeure Marie Lavoie au lendemain de l’énoncé budgétaire du ministre Jim Flaherty.

Question : Le Fonds à l’innovation, c’est une surprise?

Marie Lavoie : Ça semble une position très intéressante, mais il y a plein de contradictions. Si on se réfère aux budgets précédents, on constate que le fédéral a dirigé la recherche appliquée au service des entreprises. Il a réduit constamment le financement à la recherche fondamentale et les budgets des laboratoires.

Ce financement n’est plus disponible, il n’est plus dans le mandat des organismes subventionnaires. Si on demande au gouvernement combien il y a de chercheurs en science pure, il n’y a pas de réponse, il n’y a pas de définition de ce que ça veut dire.

Si on veut faire de la recherche en mathématiques, il y deux options : la subvention fédérale ou le capital de risque. Au Canada, on a que les universités et les laboratoires du gouvernement. Ce n’est pas comme aux États-Unis, où on trouve des laboratoires privés et des grandes entreprises qui investissent beaucoup dans la recherche de fond.

Question : Qu’est-ce qui vous dérange?

Marie Lavoie : Le message qu’on a donné, c’est qu’il n’y a pas d’avenir pour les sciences au Canada. Ce qui me dérange dans l’approche, c’est qu’on veut maintenant offrir des stages dans le domaine des sciences sans nous dire lesquelles. Le génie est une science appliquée, les mathématiques une science pure. Ce n’est pas clair ce que le fédéral veut faire.

Si on encourage les jeunes à aller dans le domaine des sciences, où est-ce qu’ils vont faire des stages? Où vont-ils travailler? Il reste peu de laboratoires au gouvernement et dans les universités. Le moment de la transition au marché du travail est très difficile pour les jeunes. Le premier emploi est le plus dur à obtenir. Si on n’investit pas dans l’emploi pour eux, on va les marginaliser. Les cohortes futures ne vont pas s’inscrire en sciences.

Qu’est-ce qu’on fait avec nos étudiants en sciences sociales et humaines où il y a aussi une demande importante? Dans notre programme d’affaires publiques et internationales, au Collège Glendon, on administre aussi des stages. Mais le budget fédéral ne mentionne pas si on va aider ces jeunes-là. Pourquoi un secteur plutôt qu’un autre? Dans le domaine international, les gens en sciences sociales et humaines complémentent les autres en science et technologies. On a besoin des deux.

Question : Pourquoi c’est important ?

Marie Lavoie : Plusieurs économistes d’envergure ont démontré que le retour sur l’investissement en recherche fondamentale est énorme. La recherche appliquée est très ciblée, très spécifique. Mais l’effet d’entraînement de la recherche fondamentale est très large. Une recherche en biologie peut toucher à la fois la santé, l’agriculture et la pharmaceutique.

Si le Canada ne se positionne pas à long terme, si on attend trop, il y a des choses sur lesquelles on ne pourra pas revenir. Les frontières du marché sont très poreuses. On perd des chercheurs importants. On prend un retard important sur la gestion des risques : la sécurité du transport, l’inspection alimentaire et la santé publique. En physique quantique, il faudrait aller plus loin et se positionner par rapport à nos compétiteurs.

On va investir 500 000 $ en deux ans pour garder le secteur de l’automobile concurrentiel et innovateur. Selon le plan du budget, ça peut aller de la production de pièces à l’assemblage de véhicules. Mais de quoi parle-t-on exactement : les technologies, le recouvrement des matériaux, les nouveaux types d’automobiles, l’économie d’énergie? Est-ce qu’on veut rester concurrentiel avec les industries japonaises et européennes ? Difficile de savoir.

Question : Est-ce qu’on assiste à un virage?

Marie Lavoie : Il y a des concepts et des mots-clés qu’on utilise n’importe comment. C’est du rapiéçage un peu dangereux. Mon impression, c’est qu’on essaie d’éteindre des feux. C’est juste un discours, finalement. C’est inquiétant.