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Une histoire de dignité communautaire

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Thibaut Rondel

Lors de sa dernière réunion publique, tenue le 11 juin, la Commission scolaire francophone du Yukon a annoncé qu’une solution de relocalisation temporaire des élèves de l’Académie Parhélie était en passe d’être trouvée.

Entassés dans des classes portatives et des salles sans fenêtres, privés de laboratoire et de salle de musique, on envisagerait désormais de reloger les élèves du secondaire francophone dans l’ancienne école F.-H.-Collins, dès que celle-ci aura été évacuée par ses occupants actuels.

Allouer aux étudiants francophones une école aux standards éducatifs et énergétiques dépassés peut paraître une drôle d’idée. Qui plus est quand elle est désertée pour ces raisons précises par la communauté scolaire anglophone.

Du point de vue fonctionnel, le projet sera-t-il seulement financièrement responsable? Devra-t-on solliciter l’ensemble du système d’éclairage pour le confort d’une vingtaine d’étudiants, et mettre en branle toute la chaufferie du bâtiment? Rappelons seulement que l’un des arguments clés avancés pour justifier la construction d’une nouvelle école se rapportait justement à la question de l’économie d’énergie. Faudra-t-il donc compartimenter l’école, réserver une aile, quelques couloirs? Sera-t-il alors possible de préserver un accès décent aux laboratoires et aux équipements spécialisés qui fait aujourd’hui défaut à Émilie-Tremblay? Qui d’ailleurs assurera la bonne gestion du bâtiment, sa maintenance et sa sécurité? Trois ou quatre salaires devront-ils être versés pour assurer des conditions d’études optimales aux étudiants de l’Académie Parhélie?

En parallèle de ces considérations purement techniques se pose par ailleurs la question bien plus inquiétante des apparences.

De quelle image notre communauté hériterait-elle auprès de l’opinion publique, si un tel arrangement venait à être décidé? Se souviendra-t-on des francophones comme de cette petite communauté ayant dû négocier son accès à l’héritage poussiéreux des anglophones? Tenons-nous-en uniquement à l’action factuelle du gouvernement yukonnais en matière d’équivalence linguistique et éducative. Nul doute que le francophone se trouve alors relégué au statut de citoyen de seconde zone. En terme d’éducation, cela se traduit par cette expression à la mode de « système à deux vitesses ».

Souhaiterions-nous officialiser cette inégalité aux yeux des Yukonnais que l’on ne s’y prendrait pas autrement. Un simple regard porté sur les deux écoles de Riverdale suffit à mesurer la teneur de l’injustice. À ma gauche, un ancien édifice, décrépi, fatigué et juste assez bon pour héberger des francophones avant sa démolition. À ma droite, une nouvelle infrastructure de pointe, aux standards de notre siècle, tournée vers l’avenir, fierté du ministère de l’Éducation et vecteur de réussite pour la jeunesse anglophone. De visu, la comparaison inviterait presque à la stigmatisation. Accepter d’installer ses quartiers à F.-H.-Collins, c’est aussi prendre le risque de laisser croire qu’on s’y plaît bien. Convaincre ensuite le contribuable que ce n’est pas le cas, et réclamer une école à soi, voilà un défi bien plus complexe. Et celui-ci en appelle notamment aux subtilités des discours et à la maîtrise des messages.

Les jeunes francophones se réjouissent à la perspective de pouvoir se rapprocher de leurs amis, certes. Mais par la voix de leur conseil étudiant, ils s’interrogent aussi quant à la pertinence d’une telle option. Compte tenu du contexte, de la surpopulation de l’École Émilie-Tremblay et des positions évolutives du gouvernement en matière d’éducation en français, la solution serait-elle quand même valable? Serait-elle la moins mauvaise des options pour une commission scolaire prise en tenaille entre une pétition de parents excédés et un ministère avec lequel elle vient tout juste de sortir d’une procédure judiciaire longue de six ans?

Peut-être que oui, finalement. Car le temps presse pour la commission scolaire. Les jeunes d’Émilie-Tremblay continuent de quitter le système éducatif en français au profit des écoles anglaises. L’Académie Parhélie, elle, récupère dans ses classes les élèves désirant obtenir un diplôme bilingue. Et aussi ceux qui veulent encore croire à une amélioration de la situation. Et cette jeunesse n’est pas nombreuse, si l’on en croit le tableau des effectifs.

Parallèlement, le gouvernement ne peut pas sortir une école francophone d’un chapeau magique, c’est un fait. Le budget qu’il vient de déposer ne fait d’ailleurs aucune mention d’un tel chantier. Tout projet comprend par ailleurs son lot préalable d’études, de concertations, de consultations, de tables rondes et de comptes-rendus, et la construction d’une école secondaire francophone n’échappera pas à la règle.

Faut-il alors finalement considérer cette solution de relocalisation comme un affront à la francophonie, et persévérer dans l’indignation, ou plutôt jouer la carte de la flexibilité, renvoyer sa fierté au vestiaire et voir dans cette offre un geste d’ouverture — un peu maladroit, certes, mais néanmoins honorable — de la part du gouvernement?

Chaque camp devrait bientôt pouvoir présenter ses arguments. Gardons seulement à l’esprit l’enjeu du débat, et souhaitons qu’en cas de victoire, les partisans de la relocalisation ne se réjouissent pas trop fort d’avoir gagné le droit de repartir avec les restes.

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