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Tout ce blanc

Yves Lafond

Lockhart est le campement se trouvant à mi-chemin entre Yellowknife et les mines de diamant. Il y a un arrêt obligatoire de vingt minutes, mais on peut y rester plus longtemps pour manger, se doucher, ou même y passer la nuit si on le désire. Dans notre camion évidemment.

Photo fournie

 

Quand on repart de Lockhart, si on va vers le nord, c’est là que ça se passe. Pas longtemps après être parti, on la voit bien devant soi. On le sait bien qu’on va la traverser, la barrière bordant le bout du monde. Elle est invisible, et pourtant, elle est bien là. On la voit, on la sent.

Et on la passe quand même. Parce qu’on fait feu de ce bois-là. Et une fois qu’elle est passée, on continue. Et on continue. Pendant des heures. Et des heures.

Tout devient blanc. Sans murs ni plafond pour délimiter. Sans frontière. Le plancher? C’est de l’eau le plancher. De l’eau gelée. Je suis sur l’eau.

À l’avant, sur les côtés, que ce soit du ciel ou de la neige, tout est blanc. Tout se fusionne.

Il y en a pour qui c’est l’enfer. Un enfer fret et blanc.

Mais peut-être pas. Pas tant que ça. Peut-être qu’ils exagèrent. Moi je le crois. Parce qu’une fois dedans, tout devient calme. Les ondes grinçantes de la radio VHF, remplies de mémérage assourdissant sur d’autres portions de la route, sont ici d’un silence apaisant.

Le temps arrête. Le camion arrête. J’arrête.

Je ne peux pas bouger. Si je le bouge, tout fout le camp. Je suis immobilisé sur mon siège. Mes membres sont immobilisés. Mes yeux le sont. Ma bouche l’est. Pas ma tête. Elle, elle part. Dans le blanc à gauche, dans celui à droite. Qu’est-ce qu’il y a là? Des caribous, des loups? Je ne sais pas. Je ne les vois pas. Mes yeux sont hypnotisés par le blanc. C’est tout ce que je vois.

En arrière? Qu’y a-t-il en arrière? De l’autre bord de la barrière? Hummm! Ça je le vois. Il y a une planète. Je deviens conscient qu’en arrière, il y a une planète.

Pas celle qu’on entend chialer tout le temps. Genre : « Ouais, on est sept milliards, il faudrait qu’on arrête de la polluer, de la siphonner, de la charcuter, etc. Il faudrait qu’on arrête de la maganer, la planète. » C’est pas elle qui parle. Ce sont les humains qui parlent en son nom. Celle que les humains maganent. C’est pas à celle-là que je pense. Je pense plutôt à celle qui était là avant l’humain. Celle qui, maintenant, l’endure sans se plaindre pendant qu’il lui plume le dos et lui trifouille les entrailles. Celle qui sera là après lui.

Cette entité qui existe, avec ou sans l’humain. Ce gros globe qui tient sur rien.

Parfois, quand ce blanc se déblanchit un peu, je la vois bien sa courbe à l’horizon que je touche du bout des doigts. Je la vois aussi dans son ciel qui l’englobe. Mais pas maintenant. C’est trop blanc en avant. Mais en arrière, dans ma tête, la courbe, je la vois bien. Elle va dans toutes les directions. Elle fait le tour. Longtemps, longtemps. Et loin. Très loin. Jusqu’à revenir sous mes roues.

Je sais bien que comparée à d’autres galaxies plus prétentieuses, notre planète est aussi petite qu’un petit pois. Pour d’autres encore, pas plus grosse qu’une molécule. Mais pour moi, ici, maintenant, elle est énorme. C’est comme ça que je la vois. Je n’ai pas les bras assez grands pour dire comment.

Et sur elle et grâce à elle, nous voyageons dans l’espace et le temps. C’est notre vaisseau. Nous naviguons au milieu d’une armada appelée le système solaire. Je l’aime bien ce nom. Et nous pivotons autour de notre source d’énergie. Notre batterie lumineuse. Je ne sais pas où on va, mais on est parti pour longtemps.

Et moi, j’ai le privilège d’être droit debout sur le dessus, au sommet de la terre et de voir tout ça. Je le vois parce que c’est tout blanc.

Seul, tel un roi ou un prince, un petit prince, je trône sur le dessus du plus beau et du plus fier de tous ces vaisseaux voyageant dans l’univers.

Je vous dis qu’on en voit des affaires dans ce blanc. Je me demande bien ce que je verrai demain.

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