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Restaurer la confiance dans le système de santé

Nelly Guidici, l’Aquilon

Les territoires ont mis en place des programmes de sensibilisation culturelle pour les travailleurs de la santé afin de créer des environnements dans lesquels les patients issus des Premières Nations se sentent en sécurité.

L’hôpital Stanton de Yellowknife propose un programme de bien-être réservé aux patients autochtones et qui délivre des services de traduction dans sept des langues autochtones du territoire ou des repas traditionnels. L’équipe comprend des agents de liaison avec les patients et un conseiller ainé résident.
Photo : ASSSSTNO

 

Le rapport final de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics du Québec a été publié en 2019. Présidé par Jacques Viens, juge à la retraite, le rapport de cette commission fait état de plusieurs constats, dont celui de l’existence de discrimination répandue, voire institutionnalisée dans les pratiques, les politiques et les cultures ayant cours dans la société québécoise. Le rapport met donc en avant la présence de racisme systémique, mais il met aussi en lumière une absence de sensibilité évidente de la société aux réalités sociales, géographiques et culturelles des peuples autochtones au Québec. Pour Carole Lévesque, professeure à l’Institut national de la recherche scientifique à Québec, une amélioration des relations entre les Autochtones et les services publics « nécessite une démarche globale de sécurisation culturelle qui vise à créer des environnements sécurisants et accueillants en matière de santé, d’éducation, de justice et d’employabilité ».

À la suite du décès de Joyce Echaquan, membre de la communauté atikamekw de Manawan et victime de propos racistes à l’hôpital de Joliette, l’Association des médecins autochtones du Canada a exprimé sa colère dans un communiqué de presse du 30 septembre 2020.

« Il est indéniable que le racisme systémique existe dans nos systèmes de santé, de justice, d’éducation au Canada en général. Nous connaissons les réalités des peuples autochtones qui hésitent à accéder au système de santé en partie parce qu’ils craignent la façon dont ils seront traités », peut-on lire dans le document cosigné par les sept membres du conseil d’administration de l’association.

Marie-Claude Landry, présidente de la Commission canadienne des droits de la personne, a déclaré, le 2 octobre 2020, que « chaque personne a le droit de vivre dans l’égalité, la dignité et le respect. L’indignation ne suffit pas. Il est temps d’agir et de s’attaquer au racisme contre les Autochtones. »

Dans une allocution filmée du 8 octobre 2020, Marc Miller, ministre fédéral des Services aux Autochtones, a indiqué que le gouvernement fédéral, au même titre que les autres gouvernements, a un rôle à jouer : « Nous avons entendu l’appel urgent au changement. Nous reconnaissons cependant que la discussion nécessite la contribution de partenaires autochtones. »

Des initiatives territoriales

Au Nunavut, afin de sensibiliser les employés du gouvernement à la culture inuite, des cours d’orientation culturelle basés sur le savoir traditionnel et les valeurs de la société inuite appelées « Inuit Qaujimajatuqangit » sont proposés. Pour les personnes pratiquant les sciences infirmières, le programme a été pensé de façon à ce que tous les employés des centres de santé et de l’hôpital soient impliqués. « On s’attend à ce que chaque membre de l’équipe du centre de santé partage ses connaissances personnelles de son rôle pour aider les nouvelles infirmières à faire la transition vers ce nouveau contexte », précise Danarae Sommerville, spécialiste des communications au ministère de la Santé du gouvernement du Nunavut.

Aux Territoires du Nord-Ouest, l’hôpital Stanton a mis en place un programme de bien-être autochtone qui fournit un espace dans lequel les patients se sentent compris, acceptés et donc en sécurité.

Des interprètes médicaux traduisent dans sept langues autochtones du territoire, dont le tlicho, l’esclave du Nord, l’inuktitut ou encore l’inuvialuktun, pour n’en citer que quelques-unes, les propos du personnel soignant lors des consultations ou avant une intervention chirurgicale. Un programme d’alimentation traditionnelle permet aussi aux patients de manger, une fois par semaine, des repas composés de viande traditionnelle comme le bison, le wapiti ou le caribou. Ces programmes qui contribuent à créer un milieu propice à la guérison sont fondamentaux selon David Maguire, gestionnaire des communications à l’Administration des services de santé et des services sociaux des Territoires du Nord-Ouest : « [Ces programmes] sont essentiels pour la santé, la culture et l’identité et contribuent à créer un environnement réconfortant et apaisant pour les patients à l’hôpital territorial de Stanton. »

À l’hôpital général de Whitehorse, un programme similaire est en place à travers des services d’interprétation, des repas traditionnels servis tous les jours ou encore l’accès à un espace de guérison spirituelle appelé Naku, dont le système de ventilation permet la pratique de cérémonie de purification par la combustion de plantes médicinales. Une formation en ligne offerte par l’Université du Yukon est également obligatoire pour tous les employés du domaine médical, y compris dans les communautés rurales.

« Ce cours de sensibilisation culturelle est obligatoire pour tous les employés. Cette formation de quatre heures couvre les principes de base, cependant ce n’est pas assez et on s’attend à ce que les employés améliorent leurs connaissances et leurs pratiques pendant toute leur carrière », précise Laura Salmon, directrice du programme de santé des Premières Nations au sein de l’hôpital.

Les freins à l’efficacité des programmes de sensibilisation culturelle

Selon André Corriveau, spécialiste en santé publique et médecine préventive, l’un des défis majeurs est la sensibilisation des jeunes Autochtones des territoires aux métiers de la santé.

« Il faut encourager les jeunes à faire des carrières en santé et il faut le soutien pour favoriser ça. C’est un projet sur le long terme pour développer des programmes et que les jeunes puissent avoir leur formation sur place. »

Dans cette optique, le Collège de l’Arctique du Nunavut s’est associé à l’Université Dalhousie d’Halifax pour offrir le programme de baccalauréat en sciences infirmières (soins infirmiers de l’Arctique) à Iqaluit. Le programme met l’accent sur la sensibilisation et le respect de la culture inuite et prépare les diplômés à devenir des praticiens débutants capables de travailler dans les hôpitaux et les établissements de soins de longue durée.

Aux Territoires du Nord-Ouest, le Collège Aurora, propose des cours ancrés dans l’histoire et la culture des Premières Nations du territoire. En effet, en plus d’apprendre les pratiques spirituelles et culturelles, ainsi que les effets sur les Premières Nations des politiques mises en place par les gouvernements, des concepts clés comme la colonisation et la décolonisation sont abordés dans le programme de baccalauréat en sciences infirmières.

« Les perspectives autochtones font partie intégrante de la prestation de cours basée sur les écrits des peuples autochtones et des universitaires, les nouveaux médias produits par les organisations représentatives des peuples autochtones et les connaissances des orateurs invités autochtones », indique Jayne Murray, gestionnaire des communications et des relations au sein du Collège Aurora. Les avantages de ce programme sont nombreux et permettent selon elle une meilleure inclusion culturelle qui facilite la compréhension, la connexion et le respect.

Cependant, M. Corriveau estime que le manque de personnel en soin de santé en Arctique ainsi que les nombreuses rotations de personnel sont un obstacle à la mise en place durable de sessions de sensibilisation culturelle.

« Il y a toujours un besoin urgent d’avoir des professionnels. [Ceux qui sont présent] sont là de façon temporaire. Ils sont présents pour quelques semaines et c’est difficile d’incorporer tout un aspect de la culture inuite ou dénée. C’est un gros défi qui est certainement présent à l’esprit des administrateurs, mais qui n’est pas toujours en action de façon soutenue, c’est un projet qui est toujours à refaire », pense-t-il.

De plus, le climat de confiance semble fissuré depuis les années 1950, où au moins le tiers de la population inuite était infectée par la tuberculose. Face au manque d’établissements médicaux dans le Nord, de nombreux Inuits ont été envoyés loin de leur communauté d’origine et de leur culture afin d’être soignés pendant plusieurs mois. Éloigné de leurs racines, un sentiment d’amertume demeure.

« De part et d’autre, il y a du travail à faire pour rétablir un climat de confiance, tout l’aspect de sécurité culturelle c’est là-dessus qu’il faut travailler, pour que les patients se sentent en sécurité et qu’ils aient confiance que les services de santé qui vont leur être offerts seront les meilleurs ou certainement équivalents à ce qui est offert à toute autre personne », conclut M. Corriveau.

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