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Pris dans le blizzard

Yves Lafond

La route d’Inuvik est fermée jusqu’à ce que le pont de glace sur le fleuve Mackenzie soit assez fort pour porter nos camions. De plus, avec des décisions qui ont pris du temps à s’imposer, la COVID en a profité pour amplifier et étendre son emprise jusque dans notre territoire, jusqu’à nos portes.

Photo : Yves Lafond

 

Considérant toutes ces données, et plein de temps libre entre les mains, avec quelques copains, on s’est dit que ce serait une bonne idée d’aller s’isoler quelque temps tout en essayant de finir d’emplir nos congélateurs. On est retournés sur la route Dempster pour checker les caribous. Non content d’y passer une partie de l’hiver en gros truck, dans ce qui doit s’apparenter aux pires conditions hivernales sur terre pour un trucker, je décide d’y retourner une fois en congé. C’est à se demander de quel bois je suis fait.

On est parti samedi de Whitehorse dans la neige qui tombait à gros flocons. D’ores et déjà, si la tempête s’entêtait, on devrait s’aligner pour passer la nuit à Dawson, six heures en amont. La neige a augmenté. Ça nous a pris neuf heures.

Dawson en novembre est particulière. Malgré tous ces commerces placardés après la saison estivale, longtemps après que le dernier touriste ait déguerpi devant cette noirceur et ces froids intenses, il y règne malgré tout une certaine atmosphère. Les nouvelles têtes ayant décidé de rester, sont en général des jeunesses tout émoustillées par l’enivrement de l’été excitant qu’elles viennent de passer. Les vieux de la vieille quant à eux, on voit leur tête disparue d’entre les hordes de touristes ressurgir. Cette année, on croirait que des nouvelles têtes, il y en a plus que jamais. Probablement moins attirant cette année de retourner vers le sud dans son patelin contaminé.

Après la veillée, on est allé se coucher dans le campeur de mon chum. Ma première nuit à moins trente et quelques, couché sur la table transformée en lit, s’est avérée… ordinaire. Je songeais à chaque fois que je me réveillais, à la manière d’améliorer mon sort pour les nuits suivantes.

Le diable est dans les détails à ce qu’on dit. L’espace créé entre les coussins après chaque mouvement en est un. Normalement collés ensemble, une fois légèrement séparés, un mince filet de froid glacial en profite pour s’immiscer et venir te geler un bout de bras ou un bout de dos. Une fesse gelée en pleine nuit aide à faire des plans pour le lendemain. Je n’avais pas songé que le coquin de froid pouvait venir autant du dessous que du dessus.

Le lendemain, il ne neigeait plus. En bonus, ils annonçaient un beau moins quatorze nous attendant au cercle arctique. Les jours prochains s’annonçaient resplendissants.

Comme le jour à ce temps-ci ne se montre la face qu’à onze heures, à Dawson, nous avons été retardés pour réparer, dégeler et réussir à repartir le chauffage totalement frigorifié du campeur de nos partenaires. Nous sommes arrivés à Eagle Plain qu’aux alentours de neuf heures du soir.

Au matin, mes trois compagnons et moi étions tous fringants. Ça n’a pas duré longtemps. La gérante de la place nous annonce que le blizzard s’en vient à grands pas. Même son de cloche de la part de mes amis de la voirie. En après-midi, disaient-ils.

Que faire? Étant celui qui connait cette route et ses blizzards épeurants, les yeux se tournèrent vers moi. J’assurai que je pouvais détecter les tout premiers signes annonçant l’enfer blanc. Si tous étaient d’accord pour battre en retraite sans rechigner, aussitôt mon signal donné même si le soleil brillait toujours, je garantissais nous sortir tous du pétrin. Par la peau des fesses peut-être, mais avant que la catastrophe nous tombe dessus.

Il faut préciser qu’ici, on peut être en train d’admirer la superbe teinte d’orange et de mauve que le soleil couchant au ciel vers deux ou trois heures de l’après-midi, sans porter attention au petit vent de rien du tout qui a commencé à traverser le chemin en rasant le sol. En même temps, des reliquats de nuages dégoulinent gaiement un ou deux sommets éloignés donnant à l’œil une impression de beau temps. C’est un piège.

Quand tu t’aperçois que c’est le blizzard qui fourbissait ses armes, il est déjà trop tard. N’y voyant plus, tu dois modérer jusqu’à cadence de limace. Bientôt tu n’auras plus le choix, tu seras arrêté. Soit par une visibilité nulle, soit par un banc de neige bloquant le chemin de bord en bord. Le blizzard t’a happé. Il maintiendra son emprise pendant des jours, s’il le désire. À partir de là, tout peut se compliquer. Panne d’essence ou de propane, gel de carburant, panne de moteur, toit de campeur arraché, etc. La liste est longue.

Cette fois-ci, la météo s’était trompée. Pas une brise, pas un nuage. Si bien qu’au retour vers le relais, à la suggestion de mon copain de coucher en chemin, je répondis : « pourquoi pas ».

Les deux autres devaient retourner faire le plein. Avec un chauffage principal et deux de plus de secours, pas de problèmes à passer la nuit seuls dans la toundra. Le ciel commençait déjà à s’étoiler. Les aurores boréales ne tarderaient pas.

On s’est couché tôt. Vers dix heures du soir, un grondement envahit l’espace. Ça ressemblait au son lourd de réacteurs d’avion Hercule avançant lentement. Ça se transforma en sifflement, puis en rugissement. Les tôles des murs du campeur commencèrent à vibrer. Les étoiles et la lune avaient disparu de la seule fenêtre non givrée. Des milliards de points blancs fouettant latéralement le camion les avaient remplacées.

Ça fait deux jours qu’on est coincés. Personne ne peut nous secourir. Le système de chauffage principal a lâché. Il nous reste du propane pour deux autres jours. Après… j’ai hâte que ça se calme.

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