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Peut-on se fier aux commentaires en ligne?

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Thibaut Rondel

En mai dernier, la rumeur de la construction d’une nouvelle école francophone avait été accueillie avec une certaine hostilité par une partie de la population. Sur les sites Internet des médias yukonnais s’était abattu un déluge de commentaires indignés dénonçant, entre autres, l’irresponsabilité fiscale d’une telle décision, l’élitisme de la communauté francophone ou bien encore, tenez-vous bien, la surpopulation québécoise du territoire.

La cote de popularité de la Franco-yukonnie avait certes été égratignée, mais la fronde numérique n’avait pas empêché le projet de progresser au cours de l’été, jusqu’à ce que le mois dernier, la commission scolaire et le gouvernement annoncent officiellement leur intention commune d’inaugurer d’ici trois ans un nouveau centre secondaire communautaire francophone.

Déjà au fait des grandes lignes du projet, les Yukonnais n’ont pas été aussi scandalisés par l’information que lorsqu’ils ont appris que la dimension communautaire de l’établissement devait s’inscrire entre les murs d’une salle de spectacle de 250 places. Le choix controversé de l’emplacement – l’école sera construite sur la réserve éducative de Riverdale – n’a rien arrangé à l’affaire.

Notre communauté, qui avait déjà encaissé une première salve de critiques au printemps dernier, se retrouve donc encore aujourd’hui sous les feux d’une nouvelle offensive de clics hostiles.

Si l’on voulait dédramatiser, on se convaincrait que l’on ne parle ici que de quelques dizaines de commentateurs revanchards, aux argumentaires bancals et qui ne regardent qu’eux, membres émérites de la grande confrérie des haters (haineux) du NET.

On pourrait certes se satisfaire de cette analyse trompeuse, mais force est de constater que les articles portant sur la construction de notre école figurent tout de même au palmarès des contenus les plus commentés sur les sites Internet des deux principaux journaux yukonnais. Comme autant de petits cris de contestation, les lecteurs réguliers ont par ailleurs laissé des centaines de petits pouces verts d’approbation aux commentaires souvent les plus durs. Les petits pouces rouges, eux, se comptent sur les doigts de la main, si l’on peut dire. Et pour éviter les mauvaises langues, précisons aussi que les lecteurs ne peuvent pas donner leur avis plus d’une fois…

À l’heure actuelle, et si l’on se fie aux seules réactions des internautes, on peut donc sans aucun doute classer ce projet d’école francophone au palmarès des mesures politiques les plus impopulaires que le Yukon ait connu ces dernières années. Ce jugement est d’autant plus concevable au regard de l’importance qu’ont pris aujourd’hui les réseaux sociaux et les médias en ligne. Et aucun million n’a encore été alloué à la construction, c’est dire la pluie de critiques encore susceptible de s’abattre sur le dossier.

Sensibilisation et engagement

Un gros travail de sensibilisation et d’engagement attend donc désormais le gouvernement et la commission scolaire. L’on peut bien avoir la plus artistique des écoles du monde, la communauté y aura perdu, si dans trois ans le quidam francophone se fait stigmatiser dans la rue. Sur fond de procès, la commission scolaire a en effet accompli un immense travail de lobbying, mais toute bonne communication d’influence doit pouvoir s’appuyer en parallèle sur des ressources à la hauteur des enjeux. Car si la bataille à moyen terme est bel et bien gagnée et qu’une école voit le jour, « une communauté ne peut longtemps se suffire à elle-même; elle ne peut se développer qu’avec des personnes provenant d’horizons différents et des frères encore inconnus », écrivait en 1971 le leader des droits civiques américains Howard Thurman. Comprendre ici la nécessité de collaborer avec la communauté anglophone dans son ensemble.

Alors que les seuls débats préliminaires ont eu lieu en français, au sein de la communauté scolaire francophone, pourquoi ne pas envisager maintenant de débattre officiellement la question en anglais?

On trouverait certainement dans les rangs des mécontents les mêmes arguments légers, mais tout le monde pourrait au moins présenter ses vues avec des chances égales d’être écouté : le Franco-Yukonnais, l’enseignant, le jeune, le parent, le politique, le skater, le résident de Riverdale… L’attraction engendrée par un tel événement contrasterait certainement avec les taux de participation tristement bas constatés lors des réunions publiques de la commission scolaire. Ainsi, pas plus d’une douzaine de personnes ont assisté à la dernière assemblée générale de la CSFY et au forum sur la construction qui s’ensuivait. Chacun des participants portait par ailleurs au moins un chapeau communautaire, éducatif ou politique, et dire que la rencontre avait des allures de réunion de travail consensuelle ne serait pas mentir. Le nombre est pourtant psychologiquement important, rassurant aussi, et donne des allures démocratiques aux enjeux débattus. La construction d’une nouvelle école ne serait-elle donc qu’une formalité pour que si peu de monde s’intéresse au PowerPoint de M. Champagne?

Sur ce dossier d’école, le ministère de l’Éducation semble aujourd’hui ainsi aller à contre-courant de l’opinion publique. Mais bien qu’une mesure soit jugée impopulaire, un gouvernement courageux parviendra presque toujours à faire adopter ses grands projets. Après tout, quelques mois suffisent généralement au citoyen pour que se dissolve en lui toute animosité politique. Toutefois, lorsque l’on a sous la main une communauté à qui faire porter le chapeau, ce délai peut s’allonger et occasionner nombre de dégâts collatéraux. Les masses ne s’arrêtent pas aux détails, et il sera toujours plus facile de taper sur une cible même mal identifiée que d’analyser la teneur des textes législatifs dans lesquels le Canadien moyen ne s’est certainement jamais plongé avec entrain.

Ainsi abritées derrière la Charte, la CSFY et la communauté scolaire brandissent l’article 23 comme un étendard universel et absolu, un droit de veto ou une carte joker. Le texte est certes solide et ne laisse guère de place à une interprétation trop poussée, mais rien ne vaudra jamais d’assurer ses arrières en cas de coup dur. La menace d’une nouvelle action en cour plane bien entendu encore au-dessus de la tête du gouvernement, mais l’un des objectifs essentiels de notre communauté n’est-il pas, au contraire, d’adoucir les mœurs de l’opinion publique yukonnaise? On gagne toujours à passer en douceur. « On ne domine bien que par la douceur », écrivait même la romancière québécoise Andrée Maillet.

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