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Nomade Arctique : Pattaya

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Yves Lafond

Il passe une bonne partie de la journée accoté contre le bord de la piscine. Ses tatous bien en évidence. Si je parlais allemand, j’irais peut-être le voir et lui demander s’il n’est pas risqué de rester mouillé toute la journée avec des tatous tout frais où l’encre n’est pas encore sèche. Quel âge peut-il bien avoir? À vue de nez, 70 ans au moins.

Je le sais pourquoi il a fait ça : on est à Pattaya. À Pattaya, avoir l’air tough, c’est ça qui est cool. T’as l’air de fitter dans le décor et non pas l’air du simple vieux cochon que tu es en réalité.

Parce qu’ici, c’est La Mecque de la racaille. Toutes les mafias du monde se retrouvent ici. Pas les mafias prétentieusement honorables qui sous quelques tropiques partagent leurs luxueux yachts avec les ministres et les sous-ministres où, dans le seau à glace, le vin approprié accompagne le poisson et les crustacés. Je pense plutôt à ceux qui ont fait leur chemin à coups de poing depuis la ruelle de leur enfance et qui ne connaissent que cette manière de négocier. La mafia russe en tête, mais aussi les « Hells », les triades, les Espagnols, les Danois, et tous les badboys d’un peu partout sur la planète. Eux, c’est ici qu’ils aiment se retrouver. Alors, on comprend qu’arriver là avec sa coupe de cheveux cleancut après des années à économiser fait un peu cul-cul.

Hier soir encore, au bar en face, il y avait ce type un peu balourd (d’Angleterre, je crois), à l’antipode du playboy international qui, en se dandinant à sa table, exhibait son nouveau tatou aux deux petites « pitounes » à qui il payait la traite. Elles se pâmaient d’émerveillement.

Moi, je le sais que je suis tough. Pas avec les autres, mais envers moi-même. Assez tough en tout cas pour que, pour pouvoir gagner ma vie, j’aille dans la plus grande solitude sur la pire route d’Amérique du Nord, me promener sur le bord des ravins glacés avec les cargaisons le plus explosives au monde. Assez tough pour m’être sorti vivant tout seul d’une avalanche, de la jungle amazonienne, de m’être rendu à Old Crow, encore tout seul, dans mon canot, et m’être extirpé d’autres situations très corsées sans trop de grafignes. Mais quand je voyage, je n’ai pas de t-shirt Harley et n’arbore pas de portefeuille à chaîne. Je m’habille pour être en mesure de passer à peu près partout sans trop me casser les bonbons. Et habituellement, à part quelques bobettes, des bas neufs, peut-être une chemise ou deux plus adaptées pour ces températures suffocantes, je voyage avec mon linge dans lequel je vis à la maison.

Il y en a combien ici de ces collets montés, constipés une partie de leur vie par leur habit trop serré? Issus de professions libérales quelconques ou fonctionnaires un peu gradés, ils ont appliqué le protocole du respect et de la continuité des institutions avec une intransigeance et une arrogance humiliante envers ceux qu’ils considèrent comme des sous-classes. Une fois ici, ils revirent leur capot de bord et sautent à deux pieds dans le dévergondage sans vergogne. Dans une vulgarité jamais atteinte par ceux-là même qu’ils méprisent. À voir, il y en a une maudite gang comme ça. Malgré leurs perversités bien affichées et les fortes tapes sur les fesses qu’ils ne peuvent s’empêcher d’infliger à chaque fille ou boy qui passe. Ils n’arrivent pas à camoufler les marques dans le cou de leurs étouffantes cravates à nœud coulant.

Pourtant, pas besoin de se donner un rôle pour les aborder, elles viennent te voir de toute façon. Elles ne sont pas là pour nos tatous. Pas moyen de s’asseoir à aucun bar ou restaurant sans avoir dans la minute une fille assise à tes côtés et dans la suivante, une deuxième. Mais si tu dis que tu préfères rester seul, elles te laissent tranquille. C’est ce que je crois, parce que moi, je n’ai jamais dit non. J’aimais ça. Ça me faisait de la compagnie.

Les filles, je ne les juge pas. Elles étaient sincèrement gentilles et la plupart de bonnes familles, celles que j’ai rencontrées du moins. Une me confiait opérer un petit chariot de restauration. Elle se trouvait bien nantie avec son appartement et son propre scooter. Mais elle faisait ce qu’elle avait à faire pour arrondir ses fins de mois. Une autre m’expliquait de manière très claire les conséquences de l’économie tournant au ralenti. Une bouddhiste pratiquante ne manquait jamais d’aller nourrir les chiens affamés. Une autre encore me montrait des photos d’elle, de l’eau jusqu’aux genoux en train d’aider son village victime d’inondations en cette saison de mousson. Je regrette un peu de lui avoir fait accroire à celle-là de l’emmener dès le lendemain et pour les prochaines semaines, voyager à travers le pays. C’est pas beau mentir. Alors, je devrais me classer dans la même catégorie que ceux que je regarde avec un œil accusateur.

Ça fait longtemps que je me dis qu’avec le genre de vie que j’ai vécu, surtout après mon trip en canot, je l’ai bien mérité mon tatou en imprégnant sur ma peau quelques faits saillants. Mais à voir cette gang de vieux insignifiants se faire colorer les bras juste parce que… je pense que je vais passer mon tour et remettre ça aux calendes grecques.

Pis à part ça, je pense que je vais faire mieux que ça; je vais sacrer mon camp ailleurs. Malgré que Pattaya ait été des plus intéressantes, je ne suis pas venu ici pour voir des Blancs.

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