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Ni Dieu.e, ni maitre.sse

Julie Gillet, Francopresse

En mai dernier, le ministre français de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports, Jean-Michel Blanquer, a formellement banni des écoles l’utilisation de l’écriture inclusive, qui inclut le point médian. Cette interdiction survient après de longues années de débats houleux opposant les disciples d’une langue « pure » aux progressistes militant pour des tournures plus respectueuses des personnes. Le Canada n’échappe pas à ce débat qui fait rage depuis plusieurs décennies.

Symbole épicène. (Wikimédia commons)
Julie Gillet. (Photo fournie).

 

D’un côté, il y a l’Académie française, toujours dans la « retenue » et « l’ouverture d’esprit », qui a indiqué en 2017 que l’écriture inclusive mettait la langue française en « péril mortel ».

Ce petit groupe — majoritairement masculin, bien sûr, et qui ne compte pas de linguiste dans ses rangs, rappelons-le — explique alors redouter « une langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité ».

De l’autre côté, toujours en France, 314 membres du corps professoral signaient en 2017 une tribune contre l’apprentissage de la règle grammaticale du masculin qui l’emporte sur le féminin.

Au Canada, nous avons également notre lot de chroniques et de positions enflammées pour affirmer que l’écriture inclusive « rend la langue illisible ». Comme s’ils s’étaient déjà un jour souciés de rendre leurs textes accessibles au plus grand nombre.

En contrepartie, il y a Valérie Plante, à la mairie de Montréal, qui annonçait en mai 2020 vouloir faire adopter un mode de communication épicène au sein de son administration. Il y a aussi le travail mené par l’Office québécois de la langue française (OQLF) depuis la fin des années 70.

Bref. En France comme au Canada, l’écriture inclusive fait couler des rivières d’encre.

Rendre les femmes visibles

Mais reprenons depuis le début et précisons : l’écriture inclusive, ce n’est pas que le point médian. Cette chronique est rédigée en écriture inclusive, or vous n’y verrez aucun point médian (mis à part dans le titre, car je suis incapable de résister à un chouette jeu de mots)!

L’écriture inclusive est plutôt un ensemble de pratiques utilisées depuis une dizaine d’années dans les milieux académiques et communautaires afin de rétablir l’égalité entre le féminin et le masculin dans la langue française. Elle comprend, entre autres, les formulations neutres (« la clientèle » pour « le client »), les doublets complets (« toutes et tous » plutôt que « tous ») et les fameux signes typographiques marquants l’inclusion, comme le point médian.

Le principe est d’éviter le masculin générique et d’utiliser plutôt des tournures, des mots et des graphies réellement neutres.

L’un des objectifs principaux de l’écriture inclusive est de rendre plus visibles les femmes. Par exemple, lorsqu’on dit : « Les infirmiers sont sous-payés », on passe sous silence le fait que ce sont majoritairement des femmes qui font ce métier. Écrire : « Le personnel infirmier est sous-payé » permet de donner une image plus juste de la situation.

Des choix politiques

N’en déplaise aux farouches adversaires de l’écriture inclusive, il s’agit là d’un débat essentiel. La langue définit la manière dont nous pensons et agissons. Des études ont notamment démontré que les femmes renonçaient davantage à répondre à une offre d’emploi lorsque celle-ci était rédigée uniquement au masculin.

L’écriture inclusive permet également de mieux représenter les minorités de genre. Des membres de la communauté LGBTQIA+ ont ainsi créé de nouveaux pronoms plus englobants en matière de sexe et de genre, comme le pronom « iel », construit sur les pronoms genrés existants « il » et « elle ». Ces pronoms conviennent aux personnes dont le genre est fluide, comme les personnes non-binaires.

Les règles de la langue française sont des constructions sociales, des choix politiques.

Je me souviens encore de l’agacement de mon institutrice en 2e année du primaire, à l’accoutumée très calme et patiente, alors que je lui demande pour la 14e fois de la journée pourquoi le masculin l’emporte sur le féminin. Vingt-cinq ans plus tard, après moult recherches, j’en arrive toujours à la même conclusion que ce jour-là sur les bancs de l’école : ça n’a aucun sens.

La règle du masculin qui l’emporte sur le féminin est apparue au 17e siècle, lorsqu’une poignée d’hommes lettrés issus de la bourgeoisie et du clergé ont décidé d’imposer des règles grammaticales et orthographiques arbitraires à un français jusque-là plutôt libre, dans le but avoué d’assoir leur domination et d’écraser les langues régionales.

Il serait temps de renverser la vapeur et de remettre la langue au service des gens ; de tous les gens, non?

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