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Lumière sur le mystère entourant une ancienne carte postale

Marie-Hélène Comeau

Il existe à L’Anse-à-Beaufils, en Gaspésie au Québec, une vieille maison de pêcheur appartenant à la famille Arbour depuis plusieurs générations. En y entrant, on peut encore y trouver, trônant dans le salon depuis des lunes, une petite boîte en bois installée sur une table ronde, renfermant précieusement de vieux documents familiaux. En y jetant un coup d’œil, on y découvre une ancienne carte postale envoyée du Yukon en 1936. Elle est signée par une certaine Marie-Ange.

 

Qui pouvait donc bien être cette mystérieuse Marie-Ange, qui aurait envoyé cette carte postale racontant qu’elle avait fait un beau voyage et était de retour à Whitehorse? C’est la question que s’est toujours posée Suzanne Arbour depuis son jeune âge, alors qu’elle allait chaque été en visite chez ses grands-parents, à L’Anse-à-Beaufils. Pendant ses vacances scolaires, elle passait des heures assise au salon, à explorer le contenu de cette boîte de bois aux mille et un mystères.

« Personne ne parlait jamais de cette Marie-Ange, elle n’existait tout simplement pas dans l’histoire familiale. J’ai donc toujours pensé qu’il s’agissait d’une amie de la famille », explique Suzanne Arbour, qui a commencé récemment à faire des recherches généalogiques sur l’histoire de sa famille et, du même coup, sur l’intrigante signataire de la carte postale.

À l’autre bout du pays, par hasard, le journal L’Aurore boréale publiait au même moment les grandes lignes de l’histoire de Marie-Ange Cyr, originaire de la Gaspésie, qui avait habité à Whitehorse avec son époux Antoine Cyr au début du 20e siècle. En tombant sur cet article, Suzanne Arbour s’interroge : le mystère entourant la carte postale de la maison de L’Anse-à-Beaufils pourrait-il être résolu ?

« Avant de m’emballer, j’ai tout de même pris le temps de faire d’autres recherches pour confirmer qu’il s’agissait bien de la même Marie-Ange », précise Suzanne Arbour.  Elle découvre alors que son grand-père était le frère du premier mari de Marie-Ange Beaudin, Israël Arbour. Marie-Ange et lui avaient prononcé leurs vœux à Montréal en 1905. C’est à la suite du décès d’Israël, à l’âge de 44 ans, que Marie-Ange a fait le choix de changer de vie et de devenir l’une des pionnières du Yukon.

Les frères Cyr

Avant de pouvoir plonger dans l’histoire de Marie-Ange, il faut toutefois s’attarder sur celle de son deuxième mari, Antoine Cyr, qu’elle a rencontré au Yukon au tournant du 20e siècle.

L’arrivée des frères Cyr sur le territoire remonte à la Ruée vers l’or pendant laquelle d’abord Maxime (Mike ou Max) puis Antoine (Tony) Cyr quittent leur Nouveau-Brunswick d’origine pour se rendre au Yukon en franchissant le col Chilkoot. Une fois arrivés dans la région de Whitehorse, ils sont rapidement devenus des Yukonnais bien établis.

Les deux frères se sont d’abord installés à Canyon City en amont de Whitehorse, pour piloter les bateaux à travers le canyon Miles. Ils ont aussi déboisé les abords du fleuve pour construire le tramway. Ensuite, Antoine s’est installé à Whitehorse où il a fait l’acquisition des chevaux et de terres à bois, et il a démarré une entreprise de livraison de bois et d’eau.

Les deux frères ne se sont jamais rendus dans la ville de Dawson, trouvant toujours du travail en abondance à Whitehorse.

Marie-Ange, une femme déterminée

Alors que les deux jeunes hommes étaient installés bien confortablement depuis quelques années dans leur nouvelle vie yukonnaise, Marie-Ange Beaudin, 34 ans et nouvellement veuve quittait Montréal à l’été 1918 avec ses deux jeunes enfants, Aline 6 ans et Wilbrod 4 ans pour se rendre au Yukon. Elle quittait la grande ville où que le destin avait semblé s’acharner sur cette Gaspésienne d’origine qui avait déjà perdu trois enfants en bas âge et maintenant son mari Israël Arbour 44 ans, bagagier pour la compagnie de chemin de fer à Montréal (Canadian Pacific Railway).

Cette belle rousse aux cheveux bouclés et au regard déterminé avait alors décidé de défier le destin en se rendant alors dans la région de Dawson au Yukon, plus précisément à Kirkman Creek à 100 km de Dawson. Un parent éloigné, M. Ladéroute lui avait écrit lui disant qu’il y était le maire et qu’elle y trouverait facilement du travail et une bonne vie.

Après plusieurs jours de déplacements en train et en bateau, Marie-Ange arrive finalement sur les lieux pour constater à son grand désarroi que l’endroit en question était en réalité une petite terre fort isolée. Elle était pourvue d’une cabane au plancher en terre battue où y habitait cet homme avec ses deux chèvres.

Amèrement déçue, Marie-Ange rebrousse alors chemin avec ses enfants jusqu’à Whitehorse avec l’intention ferme de retourner à Montréal.

« Ma grand-mère Aline, la fille de Marie-Ange nous parlait souvent de leur fuite de Kirkman Creek. Elle se souvenait qu’ils devaient rester éveillés sur le quai pour attendre les signes de la venue du bateau. Dès son apparition au loin sur le fleuve, ils devaient alors lui faire de grands signes pour que l’embarcation accoste au quai. Sinon, le bateau continuait tout simplement son chemin », explique Keith Halliday. Il est l’arrière-petit-fils de Marie-Ange et s’est inspiré des histoires de sa grand-mère Aline et de son arrière-grand-mère Marie-Ange pour écrire des romans jeunesse sur le Klondike (Aurore of the Yukon).

La rencontre

Il était possible d’acheter au bureau de la White Pass and Yukon Route, au centre-ville de Whitehorse, un billet de train jusqu’à jusqu’à Skagway en Alaska. À l’époque, on pouvait aussi se procurer, au même endroit, un billet d’embarquement pour le bateau qui reliait Skagway à Vancouver, le SS Princess Sophia. De là, il était ensuite possible de poursuivre la route en train vers Montréal.

C’est ce que tentait de faire Marie-Ange avec ses enfants, mais comme elle ne parlait pas très bien l’anglais et qu’elle avait à ce moment-là des soucis de santé, tout s’est compliqué une fois rendus à Whitehorse, tant et si bien qu’ils ont fini par manquer le train. La ville comptait à l’époque qu’environ 300 à 400 personnes, dont quelques francophones qui se sont alors mobilisés pour venir en aide à cette mère et ses enfants. Parmi ces bons Samaritains se trouvait justement Antoine Cyr.

Quelques semaines plus tard seulement, soit le 11 novembre on célébrait à Whitehorse le mariage des deux tourtereaux. Curieusement, quelques jours plus tôt sombrait dans les eaux glaciales du canal Lynn en Alaska, le navire SS Princess Sophia, celui-là même que Marie-Ange planifiait prendre avant de changer ses plans drastiquement. Aucun des 365 passagers n’a survécu à ce naufrage. Par un étrange revirement du destin, Marie-Ange et ses enfants avaient évité le pire. Cette dernière aura par la suite cinq enfants avec son nouveau mari et décèdera à Whitehorse en 1970 à l’âge de 86 ans.

Marie-Ange est toujours demeurée discrète sur les pans de sa vie au Québec. Il semble toutefois qu’elle y soit retournée une fois à l’occasion de l’enterrement de sa mère. Peut-être que le contenu de la carte postale envoyée en 1936 fait-il référence à cette visite? Une chose est certaine toutefois, cette découverte représente de nouvelles pistes historiques très intéressantes pour Pascale Halliday fascinée par le récit de cette arrière-arrière-grand-mère. « C’est vraiment incroyable l’histoire de cette carte », lance celle qui vient de terminer des études universitaires en histoire et anime désormais avec son père Keith, un balado axé sur l’histoire du Klondike, dont ses ancêtres ont indéniablement participé à tisser la trame.


 

Marie-Ange et sa fille aînée Aline dans les années 1920 sur la rue Steele à Whitehorse. © Marilyn Taylor (collection personnelle)

 

Marie-Ange et sa fille aînée Aline, en 1964. © Marilyn Taylor (collection personnelle)

 


 

Depuis avril 2021, il existe au Yukon une toute nouvelle Société d’histoire francophone du Yukon. Déjà les projets vont bon train et les membres prévoient participer à un projet de balado, sur une initiative de deux Manitobains, au sujet des francophones oublié.e.s de l’histoire. La mission de cette société est d’acquérir, conserver, étudier, interpréter et mettre en valeur l’histoire et le patrimoine francophone du Yukon, dans le but d’en favoriser l’accès à la communauté et leur préservation pour les générations futures. Renseignements : yann.herry@gmail.com

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