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L’étoile Polaire

Yves Lafond

L’Amérique du Nord, je l’ai pataugé de bord en bord. Je l’ai arpentée sur ses grands chemins découpant le continent en damier d’est en ouest et de nord en sud, autant de chemins de travers que je m’ingéniais à dénicher.

Photo : Pixabay

 

Même que durant mes années « Californie », j’avais placardé au mur de la cuisine une grande carte du continent que j’étudiais avant chaque départ afin de trouver une route que je n’avais pas encore marquée au feutre rouge. Après les avoir presque toutes surlignées entre Montréal et Los Angeles, inconsciemment, j’ai changé de destination. Ont suivi les maritimes, la Nouvelle-Angleterre, la Floride et ainsi de suite jusqu’à ce que j’aboutisse sur cette ultime route menant tout droit dans l’Arctique.

J’ai commencé par la marcher, cette Amérique, armé de mon pouce, d’un couteau et d’un pot de beurre de peanuts enfoui dans un sac de cuir que je m’étais confectionné. J’ai continué ainsi jusqu’à me ramasser aux commandes de ces colosses qui fourmillent inlassablement dans tous les sens de cet hémisphère. Toujours équipé du même sac.

Quand j’arrivais au boutte d’une route bordée par un océan Pacifique ou Atlantique, tel Forrest Gump dans sa course sans but, je virais de bord et je repartais dans l’autre direction. Comme lui qui ne l’explique pas, je ne suis jamais arrivé à comprendre pourquoi nous sommes tant de gens, depuis la nuit des temps, marins, nomades, gipsys, astronautes à voguer sans but précis pendant toute une vie.

Une fois en Abitibi, j’avais lu dans le journal local l’histoire d’un vagabond. Il avait roulé sa bosse sur une majeure partie de la planète sans rien amasser d’autre que ce qui tenait dans son sac. Sa famille désolée de le voir au début de la quarantaine, propriétaire de rien d’autre que sa poche et de ses souliers usés, lui offrit sans ne rien demander en retour une petite maison et une pension dont il pourrait disposer à sa guise. Un bon matin, ils trouvèrent la maison vide. Il était reparti à bicyclette sur l’antique route de soie. Il mourut dans un pays dont je n’avais jamais entendu le nom.

Si je peux me targuer de bien connaître les chemins d’Amérique, je dois par contre avouer ma grande méconnaissance de son ciel. Pourtant, comme la plupart des gens, je ne me lasse jamais de l’admirer bouche bée. J’ai encore en mémoire la contemplation de certaines constellations. Les cieux d’Abitibi sont merveilleux. Rouler de nuit sur les hauts plateaux du nord du Nouveau-Mexique aux alentours de Crater Park et Meteorite Road était hallucinant. Des dizaines d’étoiles filantes fusaient en même temps dans toutes les directions. On avait l’impression d’être plus proche du ciel. Assis dans le sable chaud du désert péruvien, je m’émerveillais de la Croix du Sud trônant au-dessus de ma tête. La Grande Ourse léchait l’horizon de l’extrême nord. Malgré mon ignorance, l’alignement des étoiles, surement imprégné quelque part dans mon subconscient, me fit comprendre que j’étais sur le côté de la planète.

Il est un peu triste de me rappeler la terre où je suis né. Dans le temps, de la fenêtre de la chambre au deuxième, mon frère et moi avant de nous endormir, nous scrutions à travers tous ces scintillements une lumière singulière nous annonçant un vaisseau spatial empli de Martiens. Des fois, notre mère se joignait à nous. Malheureusement aujourd’hui, il ne serait plus possible de le faire. Suite à l’implacable marche de la civilisation construisant serres et maisons, le ciel s’est orangé. On ne le voit presque plus ce firmament. Il a perdu ses mystères.

Les constellations en question, à part quelques-unes comme la Grande et la Petite Ourse ou la Croix du Sud, je ne pourrais pas en nommer beaucoup plus. J’aurais fait un piètre marin en des temps anciens. Une grande lacune. J’ai été obligé de revérifier comment trouver et se fier à l’étoile Polaire pour me diriger vers le nord. Comme j’ai recommencé la route pour Inuvik, je me disais pour le fun que je devrais peut-être l’aligner cette étoile pour vérifier si elle m’emmène bien au nord. Après, je pourrais tenter de reconnaître Mercure, Mars et les autres planètes. Ce serait un bon début. Ça me situerait non pas seulement sur notre planète, mais aussi dans notre système solaire. Aussitôt le pont de glace bien pris sur le fleuve Mackenzie, au Premier de l’an, décidé à bien faire mes devoirs cette fois, j’ai recommencé ma run en me promettant de me river les yeux au ciel le plus souvent possible.

Ça fait presque trois semaines maintenant. Les yeux là, j’aimerais bien les aligner vers le ciel, mais il fait tellement noir. « Noir comme dans le cul d’un ours », aurait dit mon père. J’arrive à peine à voir où je vais. Par grands bouts, j’ignore même où je suis rendu. La noirceur a la texture de l’encre épaisse qui ne se laisse pas transpercer par mes phares DEL. C’est à peine si elle laisse un petit parapluie de lumière englober timidement le devant et les côtés de mon camion. Je sens sa pesanteur écraser les faisceaux lumineux. Dépendant des matins et des nuages, quand finalement une timide aurore se pointe le bout du nez, l’horloge oscille entre onze heures et demie et midi et demi. Plus souvent midi et demi. C’est capotant.

La semaine passée, ayant trop d’heures à mon compteur, je me suis ramassé immobilisé à Inuvik pour trente-six heures. Roulant dans le noir une bonne vingtaine d’heures par jour, j’avais perdu la notion du temps. À l’hôtel Mackenzie le samedi soir, j’ai pu admirer un beau gros feu d’artifice. La fête était pour le soleil qui venait de se lever au-dessus de la terre pour la première fois de l’année. Je l’avais remarqué ce jour-là. Il ne s’était pourtant levé que pour trois ou quatre minutes avant de retomber comme une poche derrière l’horizon. Mais pour Inuvik, c’était assez pour fêter.

Aujourd’hui, je l’ai revu le soleil. Il a dû plomber pendant presque une heure avant de disparaître. Je sais que la semaine prochaine, il rayonnera une heure de plus. À la nuit, les nuages

À la nuit, les nuages s’éclipseront tranquillement sous les étoiles et les aurores qui retrouveront leur gloire. En attendant ces nuits illuminées, pas besoin de la voir l’étoile Polaire, pour me situer : je suis de retour dans le nord du Grand Nord.

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