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L’esprit de Noël

Yves Lafond

Voici la première partie d’un conte des Fêtes, la suite vous sera présentée dans le journal du 19 décembre.


Cette histoire se déroule dans une ville si petite que dans d’autres pays, elle ne mériterait que le titre de village. Située à des milliers de lieues du reste de la terre, nul n’en connaît l’existence ou ne s’en soucie. Pourtant, les habitants chérissent cette méconnaissance. Alors, ils l’appellent comme ils le pensent.

Après sa journée, Chloé aime bien marcher dans les bois avec son chien nommé Clopin-clopant. Elle aime la senteur des pins et le vent bruissant dans les feuilles de saules et de bouleaux. La plupart du temps, elle laisse tomber la laisse pour que son chien clopine comme il l’entend. Mais en cette saison, elle affectionne le sentier longeant la rivière. Malgré les années, la ville a gardé un cœur d’enfant. Quand vient décembre, elle aime bien égayer les gens en se parant de lumières scintillantes dans tous ses racoins petits et grands. Elle y consacre beaucoup d’énergie et du génie à développer différents thèmes selon le racoin du coin.

Chloé commence habituellement près du pont où est échoué le vieux bateau à aube. En faisant tourner en alternance les lumières sur les aubes de sa grande roue, il tient à prouver encore toute sa vivacité. Il donne l’impression de toujours naviguer. Puis, Chloé passe sous des arbres ornés de bleu et de blanc uniquement, là où des petits anges semblent virevolter. Par la suite, un rouge envahit le noir d’où émergent des grands corbeaux de métal découpés des symboles ancestraux. Ils semblent prendre vie pour nous livrer des messages indéchiffrables. Et il en va ainsi jusqu’à l’ancien chantier naval. N’ayant plus que le nom, il s’est transformé depuis en parc municipal. Là, plus aucun thème qui tienne. C’est du n’importe comment sans aucun agencement. La seule règle en vigueur est de ne laisser aucun arbre à nu. C’est plein de couleurs reflétant dans un pêle-mêle sur la glace ou sur la neige.

Sous prétexte de libérer son chien, elle prend une pause pendant un moment. C’est ainsi qu’elle a remarqué depuis quelque temps, ce vieil homme assis sur un banc. D’ailleurs, Clopin-clopant va toujours le saluer avec la queue frétillante. Le vieil homme semble s’en égayer et ne manque pas de le flatter. Depuis peu, de son paletot apparaît quelque gâterie apportée juste pour lui. Le chien une fois rassasié, retourne gambader, laissant le vieux à ses pensées. Un soir par curiosité, Chloé, se rapproche pour lui parler.

« Bonsoir monsieur. Vous aimez bien gâter mon chien? » »

« Moi? Jamais je n’oserais. »

Lui répondit-il avec clin d’œil et sourire aux lèvres. La glace était cassée. Malgré tout, on voyait bien une mélancolie l’habiter. Chloé pensa trouver le moyen de lui tirer les vers du nez.

« Noël est presqu’arrivé. Comment comptez-vous le célébrer? »

« À vrai dire, je ne sais plus trop comment et ça n’a rien d’important. Noël, c’est pour les enfants. Quand ils sont grands, dispersés aux quatre vents, toute cette folie fout le camp. »

Chloé avait bien visé.

« Mais voyons monsieur, Noël n’est pas que pour les enfants, c’est aussi pour les grands. »

« C’est bien vrai ce que tu dis, mais ce sont les enfants qui lui donnent tout cet élan. Sans eux, c’est le néant. »

Chloé ne put qu’approuver. Sans eux, Noël perd un peu de sa saveur. Mais pas tant. Il y avait quand même moyen de s’amuser. Ça ne semblait pas le cas pour le vieux.

Il reprit comme dans une rêverie :

« Dans le temps, on allait chercher l’arbre avec les enfants, Raphaël et Isabelle. C’était important.

Au retour, pour décorer l’arbre, il y avait une méthode très rigoureuse : rien ne devait être agencé. L’esprit de Noël s’en trouverait débalancé. C’est dans les couleurs et les boules dépareillées qu’il arrive à s’y retrouver. Il a beau essayer autant qu’il voudra, mais dans ces maisons décorées par thème, tels le blanc et le doré ou le vert et le rouge rigoureusement respecté, l’esprit s’y perd et disparaît. Lors du déballage des cadeaux, rien de tel que des lumières et des boules dysfonctionnelles pour agencer du papier d’emballage déchiré. C’est ça le tralala.

Moi, pour en ajouter, avant de décorer, j’y mettais ma touche personnelle. J’avais ce disque jouant de la musique country vieille d’au moins cent ans. Ça enrageait les enfants. Ils sautillaient les mains sur les oreilles m’implorant grâce. Pour toute réponse, j’augmentais le volume. Une année, l’ayant oublié, un des enfants me le rappela : « Papa, tu as oublié la musique abominable ». Je remis le disque et ils recommencèrent à se lamenter. »

En évoquant ces souvenirs, il arborait un beau sourire. Puis il rajouta : « Il est bien loin ce temps-là » et se rembruni. Parfois, certaines paroles ne s’envolent pas et restent avec soi longtemps, longtemps.

Chloé crut qu’il vivait seul, mais il n’en était rien. Il vivait avec son épouse qui était à magasiner des victuailles pour toute une armée. Elle n’arrivait jamais à se résoudre qu’ils seraient sans les enfants et les petits-enfants encore une fois.


À l’aéroport, la tension est palpable. Déjà, le premier vol arrivant de la petite ville lumineuse était en retard. Et le deuxième à cet autre aéroport devant mener la famille en Asie, la préposée à l’enregistrement ne s’est pas montrée très encourageante. « Heure de départ indéterminée », leur a-t-elle annoncé. Un problème hors de contrôle dans le pays où vous allez. Catastrophe écologique ou politique, nul ne sait. La voir aborder ce problème avec un sourire exaspère le père. Quelle arrogance! De plus, elle a eu le culot de convaincre les enfants que dans l’éventualité d’un vol annulé, ils n’en seraient pas plus mal de retourner dans leur ville si jolie emplie de neige et de lumières au pays du Père Noël. Mieux que de se prélasser sur une plage sans sapin. Ça enrageait Raphaël qui avait tant dépensé. Le petit garçon et sa petite sœur se regardaient songeurs à ces propos rieurs.

Dans la salle d’attente bondée, les enfants commençaient à demander : « Dis-nous papa, pourquoi on va là-bas? », « La dame a dit qu’ils n’ont pas de sapins », « On mettra où les cadeaux? ».

Le père irrité se leva et se dirigea vers la salle de bain. Pour se calmer, il se passait de l’eau dans la figure. Ce vieux monsieur à la barbe blanche, grise et douce comme de la soie, apparut. Il emprunta le lavabo voisin. « Joyeuses Fêtes! » Le père répondit : « Vous aussi », mais n’en pensait rien. Que ce vol décolle afin qu’ils soient vite loin d’ici!

Le vieux monsieur reprit : « Quelle merveille. Moi qui suis déménagé dans le Sud pensant vivre sous les palmiers le paradis doré. Je crois m’être trompé. Les plages sous le soleil perpétuel deviennent lassantes sans la compagnie des tiens. Mais ce sera différent cette année. Mes enfants m’ont invité. Je retourne dans le Nord pour Noël. Que de bonheurs en perspective… Mais je suis là à me réjouir, pendant que vous avez toutes ces difficultés. ».

Comment savait-il?

À suivre…

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