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L’esprit de Noël – deuxième partie (et Fin)

Yves Lafond

D’un côté, un vieil homme qui ouvre son cœur à la jeune Chloé et de l’autre, une famille dont les projets de voyage sont compromis… Voici la suite du conte amorcé dans l’édition du 5 décembre dernier.

Illustration de Tatiana Rivas

 

 

Dans la salle d’attente, l’homme à la barbe douce était assis à côté. Raphaël ne l’avait pas remarqué.

De retour à son siège, le vieux monsieur demanda au père de lui raconter ses Noëls d’enfance. Il rechignait à s’exécuter, mais devant l’insistance de son épouse et des enfants, finit par céder.

Il commença à relater froidement la façon dont ses parents s’y prenaient. La mère sortait les boîtes de boules et de guirlandes pendant que le père les emmenait, sa sœur et lui, dans les bois pour choisir un arbre. Au retour, la désorganisation régnait. Plus il parlait, plus les souvenirs remontaient, plus la rage tombait. Il mentionna les chansons épouvantables. Emballé, il se leva pour imiter ces chants se comparant à des aboiements. Tous riaient à gorge déployée, même ceux et celles occupant les sièges plus éloignés.

Quand il eut terminé, il se rassit, songeur. Pourquoi s’étaient-ils brouillés? Ça faisait si longtemps qu’il ne se rappelait plus vraiment. Des broutilles probablement. L’orgueil, l’entêtement et la peur avaient fait le reste. Maintenant, il ne savait plus comment reculer. C’est pour ça que toutes les années, voulant éviter de confronter, il insiste pour se sauver vers d’autres contrées.

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À l’autre bout du pays, les vents sifflant entre les grandes tours de la citadelle gèlent le cœur d’Isabelle. Elle n’y montera plus, dans ces prestigieux gratte-ciel. C’est fini pour elle. Penaude, elle retourne chez elle dans sa banlieue éloignée. Elle porte sa boîte d’effets personnels. Elle vient de se faire congédier. Aussi bien dire « se faire barrer ». Plus personne ne l’engagera dans le quartier. Ces dernières années, ce ne fut que déboires et frustrations pour finir dans l’humiliation. Son père avait raison. Il l’avait mise en garde contre ces promesses de fortune et de gloire à récolter. L’avidité et l’ambition l’emportent souvent sur la droiture et l’honnêteté. Mais elle n’avait pas voulu l’écouter. Le tout se transforma en hostilité. Sans salutations, elle partit. Elle ne l’avait jamais revu depuis.

Attristée, elle déambule sans se soucier d’où elle met les pieds et s’enfarge dans une craque du trottoir sans crier gare. En s’écroulant, sa boîte vole sur un passant. Le vieux monsieur, fortement surpris, la voit affalée. Elle est blessée. Le vieux monsieur à la barbe douce s’empresse de l’aider à se relever.

« Ma pauvre petite. Comme vous boitez, permettez-moi de vous ramener. Mon auto est juste devant. »

Chemin faisant, pour l’encourager, il lui dit qu’à la porte de Noël, entourée des siens, elle aura tôt fait d’oublier ses douleurs. C’en était trop. À ces mots, elle se mit à pleurer. Nul besoin d’être un génie pour comprendre qu’elle s’apprêtait à le passer seule, ce Noël.

Le vieux lui dit doucement que tout peut s’arranger. Après un appel avec le chauffeur, vers l’aéroport ils se dirigent.

« Voilà ma petite. Va au guichet. Un billet t’y attend. Tu verras tes parents. Ils se réjouiront c’est certain. » Isabelle ne savait comment réagir. Il l’embrassa sur le front. Peut-être avait-il raison. Elle se jeta dans ses bras puis s’envola.

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La préposée vint les voir avec de mauvaises nouvelles. Tous les vols pour le pays rêvé étaient annulés indéfiniment. « La compagnie aérienne vous offre des chambres à l’hôtel », leur dit-elle. Raphaël n’eut pas besoin de voir les siens avec leurs yeux suppliants pour lui demander s’il n’était pas possible de s’en retourner. Justement, qu’elle leur dit, et de sa poche sortirent des billets comme par magie. Mais il fallait courir, l’avion allait bientôt décoller. Ils ne se firent pas prier.

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« Très cher monsieur, vous me touchez », lui dit Chloé. « Mais j’aurais quelque chose à vous demander. Mon auto est brisée. Vous voulez bien me ramener? » Comment refuser? Et il n’avait rien de plus important à faire. Ils allèrent chercher son épouse avec des sacs et des boîtes de nourriture pleine à rebord. « Au cas où », disait-elle. Il ne vit rien de contrariant quand Chloé lui demanda de l’emmener à l’aéroport finalement.

Quelle surprise de tous se retrouver en même temps à cet endroit précis sans préavis! Ils étaient tous abasourdis. Quelqu’un croirait que de si grands chagrins ne peuvent s’effacer. Et pourtant ; dans ce petit aéroport de cette petite ville lumineuse, il en fut ainsi. Ils se sautèrent tous dans les bras le cœur empli de joie.

Les enfants demandèrent au grand-père s’il avait toujours sa musique abominable. Il ne s’en était jamais départi.

C’est certain qu’entre toutes ces années, ce Noël serait le plus désorganisé.

Dehors, ils ne virent pas Chloé et son chien s’éloigner. Un vieux monsieur la rejoignit ainsi qu’une préposée. « Alors mes coquines, vous avez bien travaillé encore cette année? »

« Comme vous, monsieur Barbe douce », répondirent-elles avant de disparaître dans les lumières scintillantes.

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