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Les voisins

Yves Lafond

L’automne nous revient escorté de son cortège habituel de couleurs. Au Yukon, n’étant pas gâté comme au Québec où les forêts s’enflamment dans un brasier hallucinant, ici, ça veut seulement dire du jaune, du jaune et encore du jaune. Mais parfois un peu petit peu plus : l’autre jour sur l’Alaska Highway, je voyais même un joli orangé presque fluorescent bariolé au faîte de certains saules plus hauts et plus fiers que les autres. Il ne faut pas oublier non plus qu’après un été des plus moches rempli de nuages décourageants, le ciel s’est dégagé et s’est paré de son plus beau bleu de l’année.

Photo : PublicDomainPictures.net

Mais il y a également une autre couleur que l’on voit apparaître sur l’Alaska Highway à ce temps-ci de l’année. Une espèce d’orangé un peu fade sur du blanc un peu sale. Les couleurs officielles ornant les camions et remorques U-Haul descendant vers le sud.

Ils sont légions à nous quitter pour voguer vers des cieux leur semblant mieux. Tous ces migrants, d’après moi, se classent presque tous dans quelques catégories seulement. Il y a d’abord ceux et celles qui s’en vont parce que leur temps est fait ici et qu’ils veulent passer à autre chose. C’est comme ça. Ils sont nombreux ceux-là. Il y en a d’autres qui s’en vont à cause de la grande déception que le Nord leur a apportée. Ça sent le rêve déchu à plein nez. Promesse de vie meilleure non tenue. Eux autres, la queue entre les deux fesses, ils décrissent vite pas à peu près. Je ne les juge pas. Des fois, il faut aller au bout d’une certaine logique ou au bout d’un chemin pour apprendre à apprécier d’où l’on vient. Il y en a aussi pour qui cet endroit n’était rien d’autre qu’un raccourci rapide dans leur carrière afin de grimper plus vite les échelons de la hiérarchie. Quant à moi, ils peuvent bien s’en aller ceux-là. Ça en fait moins par ici de ces protagonistes d’une société que j’ai fuie en prenant la direction opposée sur l’Alaska Highway. Mais encore là, ça arrive des fois, que ces mêmes déserteurs, incapables au final de se réadapter à cette société qu’ils croyaient pourtant pouvoir dominer, à cause de cette empreinte que ce pays imprègne profondément dans nos gênes, reviennent comme des boomerangs.

Il y a finalement ceux qui partent parce qu’ils n’ont pas le choix. Pour toutes sortes de raisons. Eux, ça m’attriste de les voir partir.

Surtout que sur mon retour d’Edmonton avec mon dernier chargement, au volant d’un de ces camions de déménagement, j’ai croisé mes voisins. Je la trouve dure, celle-là, mais je comprends. Le milieu de l’aéronautique n’étant pas hyper développé par ici. Si on veut se spécialiser, il n’y a d’autre choix que de s’expatrier. Pour un temps du moins. Ils ont promis revenir dans un an. J’ai fait semblant de les croire. On l’entend souvent celle-là. Puis les feuilles du calendrier se tournent et les calendriers se changent avant qu’on se rende compte qu’on ne sait même plus dans quels provinces ou pays ils sont rendus. Nous tous, vivant dans cette région-ci, avons l’âme un peu nomade. C’est comme ça. Il n’y a pas de raison. On ne peut rien n’y faire.

Alors aux voisins, moi je dis : sacrez-le donc votre camp. Chus ben content. Je voulais plus vous voir. Plus personne pour venir m’écœurer à tout bout de champ. Plus personne pour faire sortir de mes mukluks si confortables (mocassins) le samedi soir pour aller veiller en ville jusqu’aux petites heures. Plus personne non plus pour me les confectionner ces mocassins si confortables. Plus de voisine pour me gosser lors de nos soupers. Plus personne pour réunir autant de monde de tous les coins du Nord autour de la même table.

Je n’aurai plus non plus à me demander pourquoi elle s’excite à dresser autour de notre campement des branches mortes et cassantes sur une île du Yukon entre Fort Selkirk et Dawson.
Sonnette d’entrée pour la visite impromptue d’un grizzly pendant la nuit, qu’elle répondra. Et ces nuits se passant à rêver qu’elle part avec ses ancêtres, ces Navajos qui pourchassés par le feu, quitteront cette région pour aboutir en Arizona.

Plus personne non plus pour prendre en photo mon véhicule reculé trop loin dans la rivière en mettant mon bateau à l’eau.
Plus personne pour publier nos frasques embarrassantes sur Facebook. Pis lui à ct’heure. Pourra pus nous impressionner avec ses connaissances de tous les pays où il a travaillé sur tous les continents du globe. Ne sera plus là pour me changer un moteur dans un pick-up. Plus personne pour rien de tout ça.

Alors, vous êtes partis? Je dois vous souhaiter bonne chance dans votre nouvelle vie à vous et à toutes les Laurie et autres gens coloriant notre environnement et pas rien qu’en automne. Mais quelque part dans mon fond machiavélique, j’espère un p’tit peu que vous serez déçus et que vous nous reviendrez comme des boomerangs.

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