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Les vacances

Yves Lafond

J’avais entendu que notre gouvernement territorial finançait un certain pourcentage des forfaits touristiques que nous aurions réservé cet été au Yukon. C’était très invitant.

Photo : Yves Lafond

 

La plupart des gens que je connais le pataugent de toutes sortes de manières différentes, le territoire. Mais rarement ils font appel à des professionnel.le.s pour les organiser. Ce sont surtout les touristes de l’extérieur qui utilisent ces services. Étant privé.e.s des touristes pour la deuxième année, j’espère que cette aide les aura aidé.e.s à tenir la tête hors de l’eau jusqu’à ce qu’on réouvre les barrières de nos frontières.

Ceci dit, cette politique combinée aux souvenirs de ma voisine me ramenèrent à cette virée qui nous avait emmenés, elle, son chum et moi en canot freighter de Pelly Crossing, sur la rivière du même nom, jusqu’à Dawson City sur le fleuve Yukon.

N’ayant jamais fait cette rivière, c’était une raison suffisante pour y aller. Nous partîmes un vendredi. Il mouillait à pluie à verse. C’était une constance, cet été-là. Mais cette journée était la pire de la saison.

Pour nous encourager, on s’était dit que rendus à Pelly, ça se serait calmé. Ça s’était rempiré. Que faire? Entre rester plantés sur le bord à attendre comme des canards que la pluie battante cesse ou embrayer sur l’eau et se faire péter dans la face les gouttes d’eau transformées en garnottes, on a choisi la deuxième. Ça avait quelque chose d’irréel, comme ceux et celles qui plongeaient dans un trou dans la glace du lac Hidden l’hiver passé! C’était tellement désagréable qu’on prît le parti d’en rire.

Nous nous sommes arrêtés une seule fois à un camp pour signaler un bateau échoué entre des rochers. Une heure plus tard, un ours noir croisait notre route, traversant la rivière à la nage. Il semblait beaucoup plus préoccupé par notre présence que par la température exécrable.

Et finalement, finalement la pluie a diminué… Comme on arrivait à la fin de notre première étape : la jonction du fleuve Yukon, où la Pelly se jette et y finit sa vie, à l’endroit où, du temps des rivières faisant office d’autoroute, on avait bâti le village de Fort Selkirk, maintenant abandonné, mais entretenu par la nation du même nom de Pelly Crossing.

Il y avait du monde. Une quinzaine de canots. Nous apprîmes par la suite que c’était une gang d’artistes de Vancouver venu.e.s s’inspirer dans les parages. Ne semblant pas trop invitants, n’ayant même pas levé la tête à notre passage, comme ça arrive avec les gens du Sud qui craignent l’étranger comme dans les films, nous nous accostèrent plus loin. J’avais d’ailleurs spotté une maison d’où sortait une fumée réconfortante. Trempé jusqu’aux os, je comptais sur la chaleur de la cabane pour nous réconforter.

Une fois à terre, à mesure que le stress du combat contre la température s’évanouissait, un grelotement grandissait. Je regardais cette maison avec tristesse, surtout après qu’une femme nous ait dit que c’était la maison du staff et que le public n’était pas admis. Grand fut notre soulagement quand son homme sortit quelques minutes plus tard pour nous inviter à nous sécher et nous réchauffer à la chaleur du poêle à bois, tout en buvant le thé.

Sa femme et lui étaient de la nation Selkirk de Pelly Crossing. Ils gardaient le village la fin de semaine. Pour agrémenter le thé, il nous conta des histoires. Oh ça! pour conter et raconter, il ne manquait pas de talent. Il fascinait. Ce ne fut pas très long qu’il nous transportât vers les Navajos.

Apparemment, ils viendraient du coin et reviennent régulièrement comme en pèlerinage visiter les terres ancestrales. Tout de même extraordinaire. Malgré les milliers de kilomètres et surtout, surtout après des milliers d’années, bien longtemps avant que la première histoire ne soit écrite sur du papier, même celle des vieux continents, un peuple, tel le saumon, garde dans ses gênes assez de mémoire des lieux l’ayant vu naître pour y revenir de temps à autre.

J’étais tout ouïe. Je n’avais pas remarqué Kym, la voisine, qui écoutait avec plus grand intérêt encore. Tout ça lui parlait. Comme si les mots lui étaient adressés personnellement. D’ailleurs, le conteur, c’est surtout vers elle qu’il semblait diriger ses propos.

Quand nous sortîmes de la maison, le beau temps était revenu. Une fois nos tentes respectives montées, je fis le tour des lieux. Derrière la dernière maison se trouvait le vieux cimetière. Un coup d’œil rapide me rappela que nous l’avons tellement plus facile aujourd’hui. Près de la moitié des croix portaient des noms d’enfants morts avant l’âge de dix ans. Je voyais les scènes dans ma tête. Quelle tristesse.

Nous avons passé le reste de la soirée paisiblement installés autour du feu. Au matin, à voir Kym, on devinait qu’il s’était passé quelque chose durant la nuit. Elle était troublée. Elle se surprenait même que nous, son chum et moi n’avions rien ressenti. Les canots en polypropylène de nos voisins artistes s’étaient transformés en canots de peau. Le ciel s’était orangé. Les Navajos pressaient Kym de se dépêcher. Il fallait partir vite. Le feu les gagnait. Tout le territoire et celui des autres nations aussi allaient flamber. Il fallait aller loin, très, très loin. Jusque dans la sierra, là où il n’y a plus de bois apte à tuer une fois enflammé. À l’évidence, sa nuit l’avait marquée.

Quand vint le temps de repartir dans le gros courant, elle décida de prendre en charge la corde du canot. Malgré le sol détrempé par le déluge de la veille, les vapeurs nuageuses grimpant au-dessus de la rivière à mi-montagne, une étrange odeur de fumée flottait dans l‘air.

Au soir, pour camper, une île adoptée par une mère orignal et son petit semblait le meilleur endroit pour tenir à distance respectable un gros grizzly, qui lui prendrait l’idée de s’inviter pour un snack de nuit. Kym, sans raison apparente, disparut. Elle revint avec un paquet de broussailles sèches qu’elle étala en sorte de clôture autour de notre campement. « Si un gros nounours vient cette nuit, on l’entendra. »  « Tout me revient! » qu’elle dit, avant de prendre le fusil des mains de son chum que je leur avais prêté. Si un visiteur nocturne et indésirable venait, elle s’en occuperait. Y avait pas craindre.

Kym la Gwitchin. La bardée de diplômes qui, de son propre aveu, avait tant perdu des méthodes  traditionnelles, retrouva tout son naturel, après une seule petite nuit en compagnie de ses lointains cousins Navajos.

Quand on dit : « Je vais aller voir là-bas si j’y suis », je crois bien que c’est ce qui s’est passé pour la voisine.

Cet été, ça vaut la peine d’aller faire son tour dans les bois, des fois qu’on y serait.

Bonnes vacances.

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