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Les mille visages de l’immigration

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Thibaut Rondel

Parler d’immigration n’est jamais anodin. Ces derniers temps par exemple, aborder ce sujet entre amis renverra presque immanquablement vos interlocuteurs à cette vision tragique d’un petit migrant mort noyé au large de la Turquie. À quelque chose, malheur est bon, avant de retourner vaquer à son quotidien, notre Occident si formaliste se sera donc quand même laissé gagner par quelques mois d’indignation opportune.

Certains esprits étroits n’avaient bien sûr pas attendu cet énième naufrage pour dénoncer la tentative d’invasion de l’Étranger. Cependant, bombardés d’images de guerre civile, de boat people et de familles déchirées, d’autres au cœur plus grand ont préféré la compassion à l’égoïsme. Mieux vaut tard que jamais, les portes de nos pays riches ont ainsi pu timidement s’entrouvrir pour tenter d’absorber au mieux ce déluge de misère humaine.

Avant de couler au fond de la Méditerranée, la famille du petit Aylan entretenait-elle l’espoir de rallier un jour le Canada, où plusieurs proches s’étaient déjà établis? Leur funeste naufrage sera désormais devenu le symbole de cet exode de misère. Car l’immigration présente de multiples visages, et celui-ci en est certainement l’un des plus laids. Certains fronceront bien un sourcil lorsqu’ils entendront parler d’immigration fiscale ou de complaisance, mais il serait bien malvenu de pousser plus loin la comparaison.

À la toute fin du spectre de l’immigration, les nuages se font au contraire bien discrets. On se trouve ici en zone verte, sur les terres de l’immigration choisie et responsable, d’où tout le monde est censé sortir gagnant. À cette extrémité bienheureuse, on ne fuit pas sa condition. Au Canada, on fête même la mobilité et ses acteurs. Ainsi, au Yukon, on célébrait il y a quelques jours encore cette diversité qui nous unit, pour reprendre le slogan de la Semaine nationale de l’immigration francophone.

Que l’on ne s’y trompe pas : on fait bien à travers cet événement l’éloge des richesses sociales, culturelles et linguistiques de la francophonie internationale. Mais à la grandeur du territoire, le message sonne tout aussi juste. Bien que le Yukon ne partage presque rien avec une mégapole culturelle comme le Grand New York, ce serait en effet l’amputer d’une partie de son âme que de le priver de l’apport de ses communautés allemande, chinoise ou philippine. Au sein même de sa population anglophone, on trouve des Anglais et des Américains, et l’on décèlera souvent sans peine dans les noms des Canadiens venus des plaines quelque vieille consonance irlandaise ou écossaise. Depuis sa création en 1898, le Yukon est par nature devenu une petite terre d’immigration, une courtepointe vivifiante où se côtoient les cultures, les langues et les religions du monde. Autochtones à part, tous les Yukonnais ont un jour été migrants ou fils de migrants, et personne ne devrait donc prétendre pouvoir juger l’autre sur ses origines, son accent ou la couleur de sa peau. Les Cheechako ne sont pas plus blancs, noirs ou jaunes que les Sourdough, et l’on voit bien à travers nos traditions que c’est à l’aune de leur volonté d’assimilation aux réalités du Nord que seront jugés les nouveaux arrivants. N’en déplaise à ces quelques grincheux allergiques à la solidarité ayant récemment affirmé préférer voir leur impôt financer des frappes aériennes plutôt que de permettre la venue de quelque famille syrienne pourchassée par un régiment de barbares moyenâgeux.

Que la félicité auréole les uns et le malheur frappe les autres, l’immigrant se retrouvera toujours acculé par la frustration de ne pouvoir s’accomplir là où il est né. Migrant, réfugié ou expatrié partageront toujours cette même nécessité de quitter les leurs pour des raisons différentes à l’extrême. Mais pour chacun d’eux, la démarche requerra du temps, du courage, des convictions et le désir ardent de réussir son entreprise. Pour les uns, il en ira de leur équilibre intérieur ou de la pérennité de leur carrière professionnelle. Pour les autres, les plus vulnérables, l’équation se résumera souvent à une question de vie ou de mort.

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