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Les années 80

Yves Lafond

À l’adolescence, je m’étais convaincu que je ne serais jamais dépassé par tout nouveau mouvement artistique ou social comme la génération de mes parents l’avait été. À la mi-vingtaine à peine, j’étais déjà tout déboussolé par toute cette nouvelle mouvance dont j’ignorais totalement la provenance.

« On a tenté de s’adapter à cette nouvelle réalité chacun de notre côté. J’ai bien essayé, mais moi, le puschpusch… La réadaptation a été longue. On nous reprochait de nous remémorer le Nord sans nous lasser. Il ne nous sortait ni de la tête ni du cœur. » Photo : Lordash photography

 

Je revenais de Cassiar qui, accoté sur le Yukon, vivait et respirait au même rythme. On était plusieurs copains du même coin à revenir sur nos terres en même temps. On pensait se payer la traite. On l’avait bien mérité. Ça serait le party des partys qui durerait tout l’été. « We gonna rock this town. »  Saint-Sauveur, watch out! C’est pas de même que ça s’est passé. C’est au retour qu’on s’est rendu compte que les temps avaient changé.

Le kitch était en vogue. On avait décrété que dorénavant les vêtements confectionnés dans des textiles des plus fragiles seraient de couleur pastel. Le puschpusch dans les cheveux crêpés était de retour, même pour les gars. Mes belles camisoles à longues manches, mes chemises de chasse et mes jeans délavés (qui ne se vendaient pas encore 80 $ la paire) portés avec orgueil les samedis soirs à Cassiar passaient désormais très mal les portes à Saint-Sauveur. Même qu’un soir, ça n’a pas passé.

De l’entrée qu’on me refusait de franchir, je voyais à l’intérieur des anciens chums dans leurs pantalons jaune banane et leur espèce de chemise d’hôpital vert pomme. Ils avaient honte de me connaître. C’est ce soir-là qu’il m’a fallu me rendre à l’évidence ; les années soixante-dix étaient bel et bien mortes et enterrées. La planète avait changé d’axe sans nous en parler. J’étais totalement perdu. Plus que dans le bois. Trois petites années dans le Nord à pousser une coche plus loin le concept de vivre au naturel et on revenait en plein Miami Vice.

On avait oublié que pour survivre, il fallait se nourrir. Ce qui importait désormais, était ce qu’on portait. L’hyper consommation était glorifiée. Ce qu’on voulait, on se le procurait. C’était Noël tous les jours. La seule honte était de ne pas pouvoir être dans ce train inassouvissable par faute de moyens. C’est dans ces années-là qu’on a commencé à glorifier des gars comme Donald Trump identifiés sous la nouvelle insigne appelée « Yuppie ». Jusqu’au militant pacifiste Jerry Rubin qui passa de « yippie » à « yuppie ».

On se sacrait de tout. Seul le fun comptait. Il fallait s’éclater. Puis le sida est arrivé. Alors là, pour ce qui est d’éclater, ça a éclaté pas à peu près : surtout la baloune du sexe sans restriction. Le fun sans vergogne prenait une maudite débarque. Bienvenue au condom. Cette voie qui se fermait, la droite opportuniste ne l’a pas manquée. Elle en a ouvert une autre. Alors que nous venions de mettre dehors les curés, accusés de nous avoir infligé trop de carcans, aux États, les religions fructifiaient et se fortifiaient à un rythme effréné jusque-là inégalé.

On venait d’élire des Tatcher et des Reagan. Madame Reagan, sous prétexte de protéger les bonnes mœurs, avait recommencé à censurer comme aux vieilles années. Le père Reagan, pendant ce temps-là, se faisait payer en avions pleins de coke ses mitraillettes.

Plusieurs désapprouveront mon analyse négative. À preuve, combien de jeunes se disent inspirés par cette époque, surtout musicalement. Pas mon cas. Bien sûr qu’il y a eu des Eurythmics, Police, Nirvana et U2. À part ces exceptions et quelques autres, ce que je retiens surtout, ce sont ces chanteurs se donnant des looks de toughs dans des p’tits coats, du maquillage autour des yeux et certains avec des bas de nylon pour pantalons. Et bien sûr, le puschpusch. Leurs paroles non plus n’impressionnaient pas.  Elles n’allaient pas bien bien plus loin que : « Je te veux ça fait que couche-toi là. »

Qui arrive au milieu de toute cette assistance? Les punks. C’était l’alternative. Eux autres, y faisaient pas dans la dentelle. Ils crachaient partout, ils crachaient sur tout. Ils se mettaient des pins dans la face et se teignaient en rouge, mauve ou vert leurs cheveux épeurants. Ils se chaussaient de bottes de guerre pour tout écraser sur leur passage. On aurait dit que tout ce que moi je trouvais laid, eux, ils le mettaient.

Je venais de l’enfance des années soixante où le futur ne promettait qu’allégresse à tous niveaux. Voilà que cette gang avec des guitares désaccordées hurlait à coups de crachats « n o future ». Parce qu’il n’y avait pas que les religions qui foisonnaient. Les bombes nucléaires aussi. La seule question était : quand est-ce que pèterait la première? On nous annonçait qu’il n’y aurait pas de deuxième. Il y en aurait des centaines. Nul ne pourrait les bloquer toutes. Quelques-unes se rendraient à bon port. Des deux bords. C’était ça la stratégie. Fallait impressionner l’autre : « La bombe dans mes culottes est plus grosse que la tienne. » Alors les punks, ils avaient tort de ne pas le partager, notre optimiste?

Ça donnait le goût de retourner dans le bois la queue entre les jambes. Mais on n’y est pas retourné. On a tenté de s’adapter à cette nouvelle réalité chacun de notre côté. J’ai bien essayé, mais moi, le puschpusch… La réadaptation a été longue. On nous reprochait de nous remémorer le Nord sans nous lasser. Il ne nous sortait ni de la tête ni du cœur.

Je le sais bien que c’est une vision personnelle. Qu’il y a eu du bon qui en est ressorti. Le concert Live Aid combattant la faim dans le monde. La condamnation de l’apartheid. La chute du mur de Berlin. Le mauve des punks dans la couette est devenue une coquetterie. La petite pin discrète sur le bord du sourcil pique la curiosité.   

Mais je suis vraiment content que cette décennie soit terminée et que je n’aie pas à y retourner. Pour ce qui est du Nord par exemple, lui, j’y suis finalement retourné.

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