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Le jour où je suis devenu rebelle

Yves Lafond

C’était un dimanche. Après la messe. Je m’en rappelle bien, je m’en rappellerai toujours.

Yves Lafond est l’auteur du blog Nomade arctique. Trucker, Il parcours les routes du grand Nord en camion. Photo : Compte Facebook de Nomade arctique

 

Je ne peux pas dire la date exacte, mais je me rappelle du ciel. Un ciel gris et plate. Un ciel d’automne. Un maudit automne. Mon frère et moi en étions à notre première année au secondaire. Pensionnaires au collège à Rigaud. Ça pis le calvaire, c’était pareil.

Les frères, les Clercs de Saint-Viateur, avaient beau nous taper dessus pour nous faire rentrer dans les rangs, moé, j’avais de la misère avec cette idée. On était au début des années soixante-dix. Ça brassait pas à peu près dans ce temps-là. Partout. Au Québec et sur toute la planète. Deux forces s’affrontaient : le pouvoir et ceux qui voulaient l’avoir. Tout le monde se tapait dessus. Ceux qui voulaient le garder tapaient plus fort. J’avais treize ans. Je comprenais pas toute. Mais manger des volées, j’aimais pas ça. Un jour, j’arrêterais ça. S’il le fallait en fessant moi aussi. C’est ça qu’on apprenait. Au plus fort la poche. Trudeau était pas pire à ça. Il avait amputé une partie du territoire du Québec de quatre-vingt-dix-sept mille acres sous prétexte de bâtir le plus grand aéroport au monde. Sûrement le plus grand de la galaxie. Les idées de grandeur manquaient pas. L’aéroport de Mirabel, la Baie-James, le parc Forillon; il n’y avait rien là. Quand on voulait du territoire, on le prenait.

Mon père, qui tentait tant bien que mal de se redéfinir en cherchant ses repères après avoir perdu sa terre, était d’une bonté particulière envers moi et mon frère. J’ai toujours pensé qu’il se sentait mal de nous faire subir le collège. Ce jour-là après la messe, il nous emmena tous deux vers notre ancienne terre où traînait encore une vieille lieuse à grains. Selon lui, il y avait des rouleaux de bois pouvant servir à nous faire des rondelles pour notre table de mississipi qu’il nous avait fabriquée. Pour nous y rendre, on roulait entre les terres abandonnées et leurs maisons marquées d’un grand « X » rouge et d’un numéro. J’imagine que le numéro soixante-treize signifiait l’ordre dans lequel elle serait détruite. Il y avait toutes sortes de manières de le faire. La plupart du temps, c’était par le feu. Mais ils aimaient bien en faire péter une de temps en temps à coup de dynamite. Je ne sais pas pourquoi. Ils devaient trouver ça drôle. Toujours est-il que ce jour-là, dans ce rang déserté, plus on approchait de la maison, plus le trafic s’intensifiait. On commençait même à voir des chars parqués sur les deux bords du chemin. On regardait notre père aussi perplexe que nous. Puis de loin, on aperçut des gros flashs rouges; un accident, qu’on a pensé. Proche de notre ancienne maison. « Plus vite p’pa, on veut voir ça. » Mais, c’étaient des trucks de pompiers. De St-Jérôme. Un exercice de feu. Sur notre maison. C’était notre numéro ce jour-là. Un dimanche! C’était plus excitant. Il y avait plus de monde pour le spectacle. Comment tant de monde savait ça, alors que nous on n’en savait rien? C’était notre maison après tout, et payée en partie seulement. Il y avait tellement de monde qu’on a été obligés de se parquer chez le voisin. Les pompiers ont eu beau tenter de nous interdire l’entrée, ça nous a pas arrêtés. Il y avait de la paille et des vieux pneus sur le plancher de la cuisine. Faudrait pas que ma mère voie ça. Ni une ni deux, j’ai grimpé au deuxième. Sur le mur de ma chambre vide était encore accrochée une photo de Rusty Staub, le joueur étoile des Expos. J’étais planté devant avec les idées qui faisaient bing bong dans ma tête. Je ne me rappelle plus lesquelles. Mais je pense que ça ressemblait à une subite prise de conscience sur la fin de quelque chose. Je fus interrompu : « Eille ti-cul! Sors de là! On met le feu dans la maison. » Ça, je m’en rappelle par exemple. C’est comme si le sang m’avait arrêté d’un coup sec et s’était mis à pomper à l’envers. Ça chauffait dans les tuyaux. Je me suis rendu au haut de l’escalier et l’ai regardé droit dans les yeux : « Chu chez nous. C’est toé qui sors. » Un peu éberlué, il répète son ordre, mais sur un ton plus doux. J’en démords pas. Mais moi, le ton j’ai beau essayer de le monter, j’ai treize ans. La voix qui mue transmet mon ordre dans toutes sortes de tons désaccordés. Sans compter les mottons que je sens monter dans ma gorge. Il ne faut surtout pas qu’il voie mes yeux qui s’embrument. Il faut que je sois plus fort que ma force. Mais je ne le suis pas tant que ça. Je le sais ben. Mon père arrive. Le pompier lui demande : « Monsieur, s’il vous plaît. Demandez à votre fils de descendre. » Il sait pas à qui il a affaire. Mon père, mauvais comme un lion, va lui rugir une leçon. Mais non. La tête basse, la voix éteinte, il me demande de descendre. Fuck! Ils l’ont eu lui aussi. Ils l’ont battu. Je descends l’escalier au même rythme que les larmes me perlant sur les joues : tranquillement. Le pompier fanfaronne pas. Loin de là. Il baisse la tête. Qu’il mange un char. Lui et toute la gang de vautours venus assister à cette mise à mort. Un jour, quand je serai assez fort, je vais toute leur péter la gueule.

Fin de l’histoire.

Il y a quelques années, un type est venu me voir et m’a dit que le pompier lui a raconté cette altercation avec moi. Il lui a avoué avoir pris conscience de l’ampleur de cette destruction ce jour-là. Il refusa par la suite d’y retourner. Les pompiers de St-Jérôme en firent autant. Ils se désistèrent. Ils étaient censés sauver des vies, pas les détruire.

Trudeau aurait dû être là lui aussi. Sorti de sa tour d’ivoire, il aurait peut-être commencé à comprendre autre chose que ses maudites rhétoriques intellectuelles. En veux-tu une rhétorique Ti-Pet? Elle vient de moi. Grandir, c’est faire des erreurs. Les reconnaître, c’est faire preuve de grandeur.

Au lieu de ça, ils ont dépensé des millions à essayer de prouver qu’ils avaient eu raison.

Lors de la commémoration du cinquantième triste anniversaire de l’expropriation, le ministre des Transports Marc Garneau a reconnu cette erreur en son nom personnel. Ce fut très apprécié. Ce serait maintenant au tour de Justin Trudeau de s’excuser officiellement au nom du gouvernement et du parti libéral.

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