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Le blues épuré

Yves Lafond

Je revenais de faire des commissions. À la radio, ils ont mis cette chanson. Je me suis envolé. Là où le char ne pouvait pas m’emmener. Au Blues on Whytes à Edmonton.

Photo : Pixabay

 

Les cordes étirées couinent sous les doigts. Ça se colle sur le plancher de danse. Ça se colle sur le chemin du bar et des toilettes. Ça se colle dehors la cigarette au bec. On se colle pour se coller. Parce que c’est bon. Parce que ça fait du bien comme un besoin. Tout ça sans arrière-pensée. Si, peut-être un peu. On l’haït pas ce feeling à la Marvin Gaye. Mais pour ce qui est de l’arrière-pensée, pas moyen de la pousser plus loin. Parce que c’est le bluuues. Son riff nous a envoutés. Il nous a faits prisonniers. Il a barré notre pensée. Il a barré les sorties aussi. Il veut juste qu’on reste là bien blotti dans ses bras. Il nous empêche d’être ailleurs. Même dans la pensée.

Ses bottes de cowboy ont les bouts retroussés et les rebords de son vieux chapeau sont pratiquement collés. « Too Slim » se fait aller la guit jusque dans ses racoins. Ses « tailgathers », comme il aime les appeler, vont pas le lâcher. À la base et à la batterie, ils sont là pour nous faire frémir et ils le font. Les chansons défilent.

Nous sommes envoutés. Tous connectés sur la même onde. L’onde de la note étirée qui vibre dans l’air et y vibrera jusqu’au bout de la nuit.

La chaleur des corps forme une vapeur qui se mêle aux lumières de la scène. Elle nous la renvoie en une fragrance euphorisante. On se nourrit à la sueur des autres. C’est notre gazoline. On s’en énergise.

Tout le monde danse. Les cravates sont tombées. Les cols se sont desserrés. Tous sont sur le même pied. Lundi est si loin et cette nuit nous appartient.

Pour souffler un peu entre deux danses et se réhydrater, un coup on s’assoit à cette table de sept et l’autre avec ce couple de lesbiennes. Ou encore, avec ces yuppies défroqués pour la soirée. De toute façon, on n’est pas là pour émettre des opinions ni pour jaser autrement que nous présenter. Si ça adonne.

Qu’est-ce que je donnerais pour me retrouver là à soir. Mais même si un coup de baguette m’y ramenait, je pense que ce bar serait triste à voir. Sans cette chaude atmosphère, l’air est frette, les murs sont noirs. C’est rendu partout comme ça. Enfin, à ce que j’imagine. Je ne vais pas voir. On reste ben planqué dans nos trous. C’est à avant que je pense. Du temps que le blues se trouvait une niche dans presque toutes les villes d’Amérique. On arrivait dans une ville et on n’avait qu’à pitonner blues, le nom de la ville et une ou deux places apparaissaient. Rarement plus. C’est bien de même. Sinon ça devient trop aéré, trop aseptisé. C’est mieux quand tout le monde se tasse ben serré même si ça sent un peu.

Il y avait le Blues on Whytes d’Edmonton. Mais aussi ce vieux hangar de tôle à Calgary, judicieusement appelé The Blues Can. Le Bistro à Jojo à Montréal. Il a celui de Vancouver, mais celui-là est un peu trop aseptisé à mon goût, comme une partie de la ville d’ailleurs. Dans le temps que je faisais les États, avant l’Internet, on arrivait à en trouver au Minnesota, à Dallas, Houston. Là-bas, on se dit c’est normal, il vient de là le blues. Mais il y avait la p’tite cabane à sucre de la Côte-des-Saints à Ste-Scholastique qui faisait venir un bluesman une fois par mois. Tous ceux qui venaient y assister, n’étaient pas obligatoirement de grands amateurs de blues, mais se retrouvaient dans la communion de cette volupté l’espace d’une soirée.

Jimmy D. Lane, ce gipsy américain bourlinguant sa guitare un peu partout ne manquait jamais d’emplir la place quand il pluguait son ampli en passant par Whitehorse. Même les musiciens locaux l’accompagnant pour l’occasion embarquaient dans ce mood instantanément. Je me rappellerai toujours de ce weekend de blues à Tremblant. Plus la nuit gagnait en noirceur, plus le blues gagnait en ampleur. Il y avait eu en soirée Downchild Blues Band, et plusieurs milliers de fans se dandinaient nonchalamment dans des rythmes langoureux réservés aux amoureux. Ça s’était terminé avec Jean Milaire dans un bar si petit que le manche de sa guitare frottait les épaules des danseurs. La place était remplie à l’os. Il ne restait plus que les dessus de tables pour danser.

Le blues, tu le prends quand tu passes devant ou qu’il passe devant toi.

« If you don’t dig the blues, you’ve got a whole in your soul. » Traduction libre : « Si tu ne ressens pas le blues, tu as un trou dans l’âme. » J’avais entendu dans le temps un vieux chanteur dire ça lors d’un spectacle à Cassiar. Ces mots ne m’ont jamais quitté. Ce chanteur n’était nul autre qu’Albert King. Lui et une dizaine d’autres en route vers l’Alaska s’étaient arrêtés dans notre village un samedi soir. Personne ne connaissait ces gars aux habits à mille piastres. On y était allé juste parce qu’ils étaient là.

Cette sensualité libérée le temps d’une soirée est maintenant prohibée. On en est même rendu à se demander si on ne risque pas de s’infecter juste à y repenser.

Quand la bébitte finira par nous lâcher, c’est à craindre qu’on ait pris le pli du distancement. Je ne pense pas qu’on se ressautera dans les bras vite comme ça.

Mais peut-être qu’il faut pas trop s’en faire non plus. Si on retourne dans le passé, c’est tout de suite après la grippe espagnole qu’ont commencé les Années folles.

Mais en attendant ce jour-là, moé la pandémie, elle ne me donne pas le blues. Elle me l’enlève.

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