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Le bateau qui a changé notre vie – (Oonjit nashi kwa)

Yves Lafond

Photo : fournie

 

Celui-là, je vais l’étrangler.

C’est ce que je me disais pendant que je me faisais étriver par la xième personne arrivant d’Old Crow.

Ça faisait un mois que ça durait. À chaque fois que j’en croisais un ou une de ce village, il/elle se faisait un devoir de me rapporter ce qui s’était passé avec mon bateau. Comme s’ils l’avaient vécu eux-mêmes. Comme si je n’en savais rien. Ils étaient tellement contents de venir mémérer, qu’une fois, un type m’a raconté pour la deuxième fois l’histoire, ne se rappelant pas me l’avoir déjà contée. Évidemment, la deuxième version s’était gonflée comme un ballon à chaque respiration.

Il m’en manquait des bouts. Ça m’agaçait. Mais pour eux, les trous dans l’histoire, comme dans toute histoire d’ailleurs, tout un chacun s’occupe de les remplir avec sa propre version. Évidemment, en mettre plus épais fait toujours bon effet.

Après avoir entendu pour la première fois une rumeur des plus rocambolesques disant qu’une femme serait allée voir le conseil de bande en demandant d’obtenir une maison parce que son chum (paraîtrait que c’était moi) était arrivé en ville, je dis à une autre femme que personne ne croirait cette histoire. Elle me répliqua que les gens adoraient croire ces histoires. Ça met du piquant dans la vie du village. Avec le temps, c’est peut-être un peu vrai que ça met du piquant et on apprend à en rire.

Cette fois-là par contre, ça me picossait un peu plus parce que ça concernait mon canot freighter. Retapé par moi-même deux ans avant, il était habilité à faire face à toutes les eaux inimaginables. Je ne savais pas ce qui était vrai ou pas. Ce qui semblait être vrai toutefois; il était échoué à Circle, Alaska, avec des trous dedans. Lui, ce Gwich’in ferré à ces rivières depuis sa naissance, en trouvant le moyen de le couler à moins que mi-chemin, avait donné à « Oonjit nashi Kwa » la réputation d’un « pout-pout » de calibre « Canadian Tire ». C’est sûr que je l’étoufferais.

L’année d’avant, j’étais monté jusqu’à Old Crow avec « Oonjit nashi Kwaa » à partir de Dawson. Douze cents kilomètres sur deux rivières, dont cinq cents à contre-courant, faut le faire.

Après m’être résigné à renoncer à vivre en permanence dans ce village, j’entrepris le printemps suivant de retourner chercher mon bateau. Je m’essayai de sortir en montant par la rivière Eagle. C’est beaucoup plus court. Trois cents kilomètres seulement. Mais elle est accessible seulement quelques jours après la fonte de neiges quand elle est assez gonflée pour naviguer. Le reste de l’année, elle est trop basse.

Toujours est-il qu’après que mon ami ait oublié de m’appeler quand la glace a cassé, qu’une fois arrivé, le type vendant la gazoline ait refusé d’en servir pendant trois jours à cause d’une grippe, et qu’après avoir finalement décollé, avoir été retardé d’une autre journée à cause d’un commencement de feux de forêt, bref, la rivière avait trop baissé.

Je dus retourner sur mes pas. Deux jours plus tard, en redescendant tranquillement, j’aperçus deux ou trois embarcations sur le bord. Quelques personnes buvaient du thé devant un p’tit feu sur la berge. Il y en avait deux ou trois qui venaient de terminer un radeau avec tout le bois coupé l’hiver d’avant et s’apprêtaient à le ramener au village avec un skidoo sur le dessus. Un autre s’était juste arrêté en passant. Je leur racontai mon malheur en exprimant mon aversion à retourner par l’autre côté jusqu’à Dawson. Le type du radeau me confia qu’une fois le bois rendu au village, libre comme l’air, il voulait bien me le remonter si je payais le gaz. Marché conclu.

Je pris l’avion jusqu’à Dawson pour attendre mon bateau. Après une semaine, tanné, je revins à Whitehorse. C’est certain qu’ils s’étaient accrochés les pieds à Fort Yukon, Alaska. Il n’était pas parti seul. Son jeune frère le suivait dans une chaloupe et deux filles les accompagnaient. Une par embarcation. Apparemment, le jeune frère ne put retourner seul à Old Crow en remontant cette rivière compliquée. Son frère la remonta avec lui avant de pouvoir trouver une ride avec un autre bateau pour retourner à Fort Yukon. Les filles? C’est pas clair. Quand je parle de trous dans l’histoire. Ce qui n’est pas clair non plus est comment s’est passé le départ de Fort Yukon. Et celui-là, c’est peut-être mieux de ne pas le savoir. Ce qui est très clair cependant, c’est l’arrivée à Circle, Alaska. D’après plusieurs témoins, le bateau était en train de couler. Comment et pourquoi? Ça, c’est le mystère que j’aimerais bien éclaircir avant de mourir. Mais les gens d’Old Crow, eux autres, des explications, ils en avaient. Dans toutes sortes de versions à part ça. C’est rendu à ce bout-là de l’histoire que je commençais à rager. Et eux, c’est ce bout-là qu’ils préféraient. Il y en a qui racontaient juste ce bout-là. Le commencement était ennuyant.

Et lui, pendant ce temps-là? Il était rendu à Prince George. Je me demande bien pourquoi… (Mais j’aurais tellement dû y penser pourquoi.) Mais je m’en sacrais. Parce que celui-là, je commençais à l’avoir de travers dans l’… Mon bateau était toujours en Alaska.

À l’automne, tanné des railleries, peu importait le coût, je suis allé chercher mon bateau à quinze cents kilomètres, ne serait-ce que pour fermer le clapet de tout Old Crow au grand complet.

Rendu chez le vieil homme qui avait gracieusement gardé mon bateau tout l’été, j’ai cru comprendre la cause du coulage en apercevant deux grandes coupes dans la toile de canevas l’étanchant. « Ça? » dit le vieil homme. « Ce sont les deux coups de couteau que ton ami a donnés dans la toile pour faire sortir l’eau du bateau. Aucune autre trace de trous ou de quoi que ce soit autre pouvant expliquer le sombrage. Il avait probablement oublié de mettre la plug. Quand je le verrai, je vais l’étriper.

Je l’ai ramené et l’ai recouvert de Kevlar. Il est maintenant blindé contre les pieds ronds.

Quand je l’ai finalement revu l’année suivante, il me sauta dans les bras. Il me remerciait tellement. Il était à Whitehorse pour assister sa femme qui allait accoucher. « Ta femme? Quelle femme? » « Celle qui est descendue avec moi dans ton bateau. Ce bateau a changé ma vie. »

Mouin. Ça change la donne. Je devrais peut-être attendre avant de l’assommer.

L’autre jour, je l’ai revu avec sa femme qui portait la grosse bedaine. Elle en attend un deuxième. Une petite fille marchait entre eux. Je la regardais en me disant que quelque part, j’avais quelque chose à voir avec ça. C’est sa femme cette fois-là qui a dit : « Ce bateau a changé notre vie. »

Ben coudonc!

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