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L’appropriation culturelle

Yves Lafond

Je n’ai pas, mais vraiment pas, l’habitude de commenter l’actualité, la nouvelle du jour ou de la semaine, même quand elle est assez juteuse pour faire du millage. Premièrement, je ne suis pas journaliste et je n’éprouve aucun intérêt à farfouiller un peu partout afin de m’assurer de rapporter la vérité. Il y a assez de monde qui s’en charge. De plus, la vérité proprement dite ne m’intéresse pas tant que ça. C’est souvent un peu biaisé. Ça dépend toujours de quel côté de la médaille on regarde. Je n’ai pas non plus de blogue d’opinion pour me prononcer sur tous les sujets chauds de l’heure. Ça ne m’intéresse plus ces affaires-là. Je suis rendu ailleurs. Je laisse tout ça à d’autres.

Mais pour une fois, je vais faire une encoche à la ligne me guidant normalement. Je veux parler d’un sujet brûlant. Il s’agit ici de l’appropriation culturelle. Je veux me prononcer là-dessus parce que je me pense qualifié pour le faire. Et comme nos plus grands penseurs créatifs, à les entendre, semblent totalement perdus, peut-être que dans tout ce tumulte, un peu de simplicité de pensée ne fera pas de tort.

Yves Lafond repart sur les routes de glace du Grand Nord canadien. Photo : Yves Lafond

 

 

On en parle beaucoup ces temps-ci. C’est la grosse question de l’heure. Peut-on ou pas faire de l’appropriation, telle est la question. Bien avant que les médias se le demandent, je m’étais posé
cette question.

J’étais revenu au Yukon après quelques décennies d’absence. J’étais en piteux état.

Ma première job en arrivant était l’aller-retour à Inuvik. Comme je ne connaissais pratiquement plus personne au Yukon et que je vivais dans mon camion, passer mon jour de congé dans le delta au lieu d’à Whitehorse m’importait peu. Même que je ne haïssais pas ça pantoute. Le soleil rayonnant de ces nuits endiablées au Mad Trapper avait le don de dissiper tout tourment beaucoup trop accablant, au moins durant l’espace de quelques danses.

Il y avait encore de l’exploration pétrolifère dans cette région. Tous les printemps venaient des experts des quatre coins de la planète. Cette année-là, à la fin juin, ils attendaient toujours depuis des semaines que les glaces se dissipent avant de pouvoir se rendre à bord des vaisseaux d’exploration sur la mer de Beaufort pour faire ce qu’ils avaient à faire. Ça fêtait pas mal fort. À une table voisine, un Australien plutôt sympathique qui, je crois sincèrement, ne cherchait qu’à inviter cette fille à danser, s’est fait revirer d’une manière on ne peut plus claire…et plus forte. Ça avait le mérite d’être évident : il n’y en avait pas de consentement. Ce n’est pas mon point. C’est ce qu’elle lui a crié par la tête qui m’a fait beaucoup réfléchir. « Tous les Blancs étaient semblables. Ne cherchant que la couchette facile, sans pour autant s’intéresser à elle vraiment. »

Étant depuis peu sur le marché libre, mais pas dans l’urgence, je me suis dit qu’avant de me précipiter, ce serait peut-être une bonne idée d’apprendre à connaître le monde. Et c’est comme ça que ça a commencé. Suite aux conseils d’une autre fille devenue ma grande amie depuis, j’ai salué la première personne rencontrée, qui m’a présenté son cousin, qui m’a présenté sa tante, qui m’a présenté son fils et ainsi de suite. D’Inuvik à Sachs Harbour, en passant par Aklavik pour enfin aboutir à Old Crow, je connais du monde partout. Jusqu’à Arctic Village en Alaska. J’ai partagé le pain… et le vin. Les chasses et les pêches. Les rires et les pleurs. Finalement, la fille du Mad Trapper avait raison. D’ailleurs, elle aussi, par je ne sais plus quel labyrinthe de parenté, est devenue mon amie. Depuis, même ceux que j’aime pas, je les aime quand même. Et c’est réciproque. Ils me détestent d’égal à égal. C’est valorisant ce respect.

Avec les années, veut veut pas, on vient qu’on en a à conter. Alors j’en ai écrit ici et ailleurs. J’essaie de toujours garder en tête que ce n’est rien de plus qu’un simple témoignage. Je n’écris pas la vérité, mais un simple rapport de ce que mes yeux ont vu et interprété sous la lorgnette de ma vision seulement.

De plus, avant de publier quoi que ce soit et autant que faire se peut, j’essaie de toujours envoyer une copie du texte ou de la chronique aux personnes concernées, quelles qu’elles soient, sans égard pour la couleur ou la race. À quelques reprises, j’ai envoyé à une amie d’Old Crow des histoires du village la concernant directement ou indirectement. Elle s’est empressée de les rediffuser dans tout l’Arctique en prenant bien soin de mentionner que ce n’était rien d’autre que ma vision. Des commentaires, il en est venu du delta jusqu’au fin fond de l’Alaska. Aucun reproche pour l’appropriation, que de l’approbation. Pourtant, on sait à quel point c’est un sujet pointilleux dans la région.

Alors, il est où le bogue? Moi, j’en ai pas. La fille du Mad Trapper avait raison : avant de coucher, voire écrire, composer, créer, faudrait peut-être d’abord apprendre à se connaître; partager le pain et le vin. Et il me semble que le plus élémentaire des respects commande de d’abord le montrer aux personnes concernées avant de le diffuser. Ça évite les chiards post-traumatiques.

À une époque où il faut avoir tout compris en deux temps, trois mouvements, il est logique de penser qu’on s’est qualifié après s’être essayé à un chant de gorge, une danse traditionnelle et une balade en Skidoo l’espace d’un long week-end. On ne devient pas Inuit après une seule assiette de muktuk. Partager le pain et le vin va plus loin qu’un seul repas empli de décorum en compagnie d’élites locales bien choisies, qu’on ne manquera pas de relater glorieusement pour nous justifier. Ça ne donne pas le droit à tout. Ça fait quelques fois que je vois des trucs comme ça passer et ça me titille le gros nerf. Mais je crois que la personne concernée pourrait par contre facilement écrire, filmer ou chanter un très bon week-end en très bonne compagnie, point à la ligne. Ligne qu’il ne faut pas traverser. À ce sujet, je lis présentement, ou plutôt écoute, un livre audio intitulé L’Obomsawin de Daniel Poliquin. Je ne crois pas qu’il se fera accuser par quiconque d’appropriation culturelle. Et pourtant, il parle des Canadiens anglais, des Québécois et autres francophones, des Ukrainiens, des Américains et j’en passe. De plus, il a le don d’ironiser légèrement avec les travers de tout un chacun. Alors, encore une fois, il est où le bogue?

Et voilà. C’est tout. La semaine prochaine, je parle de Trump.

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