Accueil » À la une » Langues officielles : un système de santé à deux vitesses

Langues officielles : un système de santé à deux vitesses

PartagerEmail this to someoneShare on Facebook1Tweet about this on TwitterShare on Google+0Pin on Pinterest0

Thibaut Rondel

La population francophone du Yukon se verra-t-elle un jour offrir des services de santé publics dans sa langue, au même titre que les patients de langue anglaise? Le niveau de qualité de ces prestations essentielles et parfois vitales sera-t-il égal dans les deux langues?

C’est dans le but de réfléchir à ce type de questions qu’une quinzaine de personnes s’étaient rassemblées au Centre de la francophonie les 10 et 11 septembre derniers. Membres de la communauté francophone, cadres de la fonction publique et du gouvernement territorial, personnel de l’Hôpital général de Whitehorse et des services sociaux, tous se sont penchés sur la problématique de la sensibilisation à l’offre active de services en français, et sur la question des soins linguistiquement et culturellement appropriés.

Parmi les intervenants se trouvait Hubert Gauthier. Ancien président-directeur général de la Société santé en français (SSF) et de l’Hôpital général de Saint-Boniface (Manitoba), M. Gauthier a également occupé le poste de sous-ministre adjoint au ministère de la Santé du Québec. Fort de plus de 25 ans d’expérience dans le domaine de la santé, le consultant n’était pas le plus mal placé pour appréhender les différents points de vue.

Hubert Gauthier a été tour à tour sous-ministre adjoint en santé, directeur d’hôpital et P.D.G. de la Société santé en français. Aujourd’hui consultant, il intervenait au Yukon dans le cadre d’une session de travail de deux jours sur les services en français. Photo : Thibaut Rondel

Hubert Gauthier a été tour à tour sous-ministre adjoint en santé, directeur d’hôpital et P.D.G. de la Société santé en français. Aujourd’hui consultant, il intervenait au Yukon dans le cadre d’une session de travail de deux jours sur les services en français. Photo : Thibaut Rondel

« Le PCS (Partenariat communauté en santé) m’a demandé d’animer un atelier sur ce que j’appelle les compétences culturelles et linguistiques dans le domaine de la santé », explique Hubert Gauthier. « Le diagnostic qui avait été fait auparavant montrait en effet que certaines personnes ne connaissaient pas le domaine, tandis que d’autres qui le connaissaient n’avaient aucune connaissance des questions linguistiques par rapport à la santé. Mon rôle visait donc à ce que tout le monde soit sur la même longueur d’onde pour parler des services de santé en français. »

La langue, une compétence à part entière

Selon plusieurs études défendues par le consultant, la langue devrait ainsi être considérée comme une compétence à part entière, au même titre qu’une compétence médicale ou infirmière. Ne pas offrir des soins dans la langue première du patient engendrerait en effet des répercussions négatives sur leur santé.

« J’ai expliqué aux professionnels de la santé que donner des services en français n’est pas un luxe ou quelque chose de superflu », explique M. Gauthier. « Les gens sortent de leur séjour en meilleur état si on a communiqué avec eux dans leur langue. »

Joignant le geste à la parole, le consultant n’a pas hésité à faire appel au témoignage de trois patients francophones qui ont été confrontés à des situations difficiles au sein du système de santé yukonnais. Parce qu’elles n’ont pas eu accès à un service dans leur langue, ces personnes ont injustement bénéficié d’une prestation de second rang, qui s’est en fin de compte répercutée sur leur santé.

« Je vous avoue que ça frappe toujours le monde d’écouter une vraie personne décrire son trajet pas toujours très drôle à l’intérieur du système », confie Hubert Gauthier. « Ça donne une raison de plus pour agir aux gens qui pouvaient encore se demander si cela vaut vraiment la peine de mettre en place ces services ou non. »

Hello Bonjour ne suffit plus

Au cœur de la tourmente se trouve le concept d’« offre active ». En suivant sérieusement ce concept, un hôpital devrait être en mesure de proposer des services en français performants, bien au-delà du simple et traditionnel « Hello Bonjour » employé par les réceptionnistes de tous bords à travers le Canada. Mais passé cette salutation équitable et standard, la qualité du service plonge à l’heure actuelle pourtant toujours au détriment du français, causant d’une part un risque avéré pour la santé, d’autre part un risque latent d’assimilation.

« Je comprends les francophones bilingues qui ne veulent pas se mettre en ligne dans la file B », lance Hubert Gauthier. « Ils ont fini par se dire que même si ce n’est pas optimal pour eux, ils arriveront quand même à se tirer d’affaire en anglais. Ceux-là ont démissionné et à ce chapitre, notre système de santé a une grande responsabilité. »

Dans un environnement linguistique unique comme le Yukon, la possibilité d’offrir des services en français de qualité à tous les niveaux des infrastructures de santé relève toutefois de l’impossible. L’offre de services doit donc s’ajuster à la taille de la population concernée, soit environ à 1 500 francophones de langue première, ou en terme de proportion, à 4,5 % de la population totale du territoire.

La voie à suivre

« Dans un milieu comme le vôtre, il y a des choix à faire », affirme le consultant. « Un de vos avantages, c’est que la grande majorité de vos 1 500 francophones sont quand même concentrés à Whitehorse. Cette masse critique nous permet donc d’imaginer la livraison de services en français à travers de nombreux moyens. »

Parmi les pistes évoquées, un meilleur ciblage des endroits où l’on souhaite réellement donner un service en français, mais aussi des services d’interprétation efficaces.

Selon Hubert Gauthier, ces avancées pourraient être concrétisées par des professionnels de santé bilingues présents « au bon endroit, au bon moment », ainsi que par l’organisation de petites équipes pour les services en français, comme il en existe ailleurs au Canada.

Quatre-vingts pour cent de la consommation de soins de santé se faisant au niveau primaire – visite chez le médecin, service d’urgence, etc. –, il serait également de bon aloi de se concentrer principalement sur ces services. Comme le rappelle M. Gauthier, il s’agira par ailleurs « de synchroniser la disponibilité des services avec la demande, car le francophone ne prend pas forcément son ticket pour être malade un mardi matin ou un dimanche après-midi. »

Le Yukon, ni bon ni mauvais

Le Yukon a certes beaucoup de travail à faire en la matière, mais d’autres provinces canadiennes rencontrent elles aussi des difficultés similaires. Bien que leurs populations francophones soient globalement plus nombreuses que celle du Yukon, leur fragmentation sur de larges zones limite également la possibilité d’offrir des services en français consistants.

A contrario, des provinces pionnières comme le Nouveau-Brunswick, l’Ontario et le Manitoba possèdent déjà des projets et des infrastructures performantes, comme des centres de santé communautaire francophones, des établissements et des services désignés et réglementés par les gouvernements.

« Au Nouveau-Brunswick, il existe même un système parallèle francophone complet, qui est le nec plus ultra », se réjouit Hubert Gauthier. « Mais malgré les lois et les règlements, il existe toujours des poches de population qui peuvent vivre la même situation qu’au Yukon. Moi, je dis toujours que ce sont les gens qui se font champions d’une cause qui font avancer les choses, plus que les lois. »

Aujourd’hui l’ouverture

Fort de plusieurs visites au territoire, M. Gauthier constate aujourd’hui une amélioration de la situation. « Je trouve qu’il y a du progrès qui s’est fait depuis les dernières fois où je suis venu, mais on dirait qu’il y a aujourd’hui des opportunités qui se présentent à la communauté, des ouvertures côté gouvernement qui n’existaient pas il y a dix ans et dont la communauté doit aujourd’hui profiter », constate-t-il. « Je vous dirais que c’est prometteur, car il y a d’autres provinces où c’est complètement bouché en terme de possibilités. »

Le 1er avril dernier, le gouvernement du Yukon avait en effet annoncé l’allocation de 289 000 $ à la mise en œuvre de trois projets pilotes visant à améliorer la qualité des services en français dans le secteur de la santé et des services sociaux. Selon l’Association franco-yukonnaise (AFY) et la Direction des services en français (DSF), ce secteur constitue en effet l’une des priorités à traiter en matière d’offre de services en français.

Le premier projet vise à établir un panorama de l’offre de services en français et à sensibiliser le personnel du ministère au principe d’offre active. Des séances de formation et de sensibilisation compléteront ce premier axe. La seconde initiative se penchera sur la problématique de la dotation en personnel bilingue, tandis que le troisième projet pilote doit venir valider l’utilité de nouveaux services d’interprétation. Le calendrier précis pour la réalisation de ces projets n’a pas été communiqué, mais ces derniers feront partie intégrante d’un plan stratégique de quatre ans sur les services en français.

PartagerEmail this to someoneShare on Facebook1Tweet about this on TwitterShare on Google+0Pin on Pinterest0


Sur le même thème

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *