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La solidarité pour les nuls

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Thibaut Rondel

Messages d’accueil et fleurs à la main, un petit comité de bénévoles attendait patiemment à l’Aéroport de Whitehorse sa première famille de réfugiés syriens. Point de voyeurisme ou de grandes effusions. En cette soirée du 30 janvier, le chaleureux tableau renvoyait l’image d’une même grande famille accueillant une cousine éloignée. Sage et discipliné, le public voulait bien faire, et dans la salle des arrivées baignait une curiosité saine et nourrie d’empathie.

La fatigue d’un vol transatlantique n’épargne personne, mais sur les visages ronds des plus jeunes, au fond de leurs grands yeux noirs, on devinait aussi l’appréhension et le soulagement. De la retenue aussi, et de la dignité. Ces enfants se tenaient droits devant leurs hôtes. Il n’y a pas si longtemps, eux aussi auraient pu sauter sous les bombes ou sombrer dans les eaux de la Méditerranée. Inimaginable, pense-t-on maintenant qu’ils nous sourient. Pourtant, parmi celles et ceux qui gisent par le fond se trouvent peut-être leurs petits voisins ou leurs camarades de classe.

Photo: Thibaut Rondel

Photo: Thibaut Rondel


Devant ces enfants de la guerre, on ne peut décemment pas rester de marbre. Au-delà des clivages politiques et idéologiques, tout être humain digne de sa condition devrait au moins pouvoir faire preuve d’empathie et de solidarité envers cette famille déracinée. Et pourtant!

Pourtant des voix s’élèvent et des slogans dénoncent. « Pas avec mes impôts », « Non aux musulmans », « Priorité aux Canadiens », braillent les esprits étroits. Comme si la solidarité devait aujourd’hui renoncer à son caractère holistique. Comme si la médiatisation de l’opération avait rayé d’un trait l’action sociale des pouvoirs publics. Comme si les milliers d’heures de bénévolat offertes aux organismes caritatifs de Whitehorse ne pesaient plus rien. Comme si le Canada ne pouvait pas mener deux combats de front.

Dans leur empressement à gémir, les critiques oublient sans doute qu’un refuge pour les sans-abri se construit sous leurs yeux à Whitehorse. En haut de la rue Main, c’est un nouveau centre de lutte contre les dépendances et la toxicomanie qui sort de terre. Tandis que les organismes de charité s’affairent avec la vigueur propre aux travaux bénévoles, la plupart des Yukonnais pratiquent au quotidien la banalité du bien. La liste des actions positives ne saurait se borner à ces quelques exemples.

Mais pour comprendre la solidarité, encore faut-il l’avoir pratiquée un minimum. Les critiques à la vue courte n’ont-ils jamais donné de leur temps et de leur énergie à la cause des plus démunis? Si tant est que la solidarité nous apprenne à faire fi des frontières, on peut en douter. Cette logique de confrontation n’est certainement pas l’apanage de Whitehorse, du Yukon, ou du Canada. Soutenue par la peur, la jalousie et la frustration, elle grandit aussi au diapason des discours nationalistes qui gangrènent peu à peu l’Europe.

Photo: Thibaut Rondel

Photo: Thibaut Rondel


Dans les années 1980, l’histoire raconte que la famille Arafat avait elle-même accueilli des réfugiés libanais. Trente ans plus tard, c’est à son tour de demander l’asile aux Canadiens. Personne ne peut ainsi présager que les Yukonnais ne seront pas un jour aussi forcés de quitter leur terre pour des cieux plus cléments. Depuis 5 000 ans, les empires s’effondrent et se succèdent. Plus proche de nous, la Grèce bien portante ne s’attendait certainement pas à ce que son économie s’effondre. Et il n’y a pas si longtemps, les Ukrainiens nous auraient probablement aussi ri au nez si nous leur avions assuré que leur pays plierait bientôt sous les chars de combat russes. Canadiens, Yukonnais, faisons preuve d’humilité, car la roue tourne. À défaut de compassion, essayez-vous à l’empathie. À défaut d’empathie, faites preuve de tolérance. Mais par pitié, contenez vos errements.

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