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La multiplication des Charlie

La multiplication des Charlie

Pierre-Luc Lafrance

Dans les derniers jours, nous sommes tous devenus Charlie. Après les attentats perpétrés dans les bureaux de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, puis les prises d’otage et meurtres qui ont conclu la chasse à l’homme qui a suivi, il y a eu une réaction importante, non seulement en France ou au sein de la francophonie, mais bien à l’échelle mondiale. Il y a eu des marches, des rassemblements (jusqu’à Whitehorse où des francophones se sont réunis le 7 janvier), des commentaires dans les médias écrits et les médias sociaux… Ça s’est transporté jusqu’aux Golden Globes où de nombreuses vedettes hollywoodiennes ont démontré leur soutien au mouvement. Même des gens qui n’ont jamais lu ce journal, qui ne le connaissaient pas jusque-là, sont devenus Charlie.

Puis, on trouve quelques notes discordantes. Un des commentaires que j’ai vus le plus souvent, c’est : « Pourquoi faire tout un plat avec douze morts, alors que Boko Haram tue plus de gens que ça tous les jours? » Cet argument a le don de me faire tiquer. En effet, il y a toujours quelque chose de pire : les enfants qui meurent de faim, la maladie, la planète qui est en train de s’autodétruire. Mais, à ce compte-là, on ne pourra plus s’indigner pour rien. Quelle belle façon de justifier n’importe quoi! On peut être touché par les attentats et par la faim dans le monde et par d’autres choses. Et bien sûr, on est souvent plus touché par ce qui est proche de nous, ce qui est tout à fait normal.

Dans le cas présent, ce qui touche autant les gens, c’est qu’au-delà des morts, c’est un symbole qui a été frappé. C’est à un des fondements essentiels de notre société qu’on s’est attaqué : la liberté d’expression. Revenons à la base deux secondes : des gens sont morts pour avoir fait des caricatures, des dessins! Si on laisse ça passer, si on ne se lève pas pour dire non à la terreur, non à la peur, ce sera quoi, après? Les articles de journaux seront censurés, les romans, les films.

Certains soutiennent que Charlie Hebdo est un journal qui fait la promotion du racisme en s’attaquant systématiquement aux musulmans. Eh bien, sur les 52 pages couverture de l’hebdomadaire en 2014, une seule représente le Prophète Mohomet. Il y en a 35 sur la politique intérieure française, dix sur le Front national et l’extrême droite, deux sur les catholiques et une autre sur la situation israélo-palestinienne. Difficile d’affirmer sous cet aspect que le journal cible un groupe particulier.

De toute façon, en ce qui me concerne, les questions quantitatives sur le contenu de Charlie Hebdo n’ont aucun intérêt. J’admets que je connaissais très peu ce journal (je l’ai feuilleté quelques fois et j’ai vu certaines caricatures qui avaient été partagées par les médias sociaux, sans plus). Mais là n’est pas la question. Même si je détestais ce qu’ils font, même si je considérais que le contenu est nul, je serais aussi insurgé que je le suis en ce moment. « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire. » Cette citation, semble-t-il attribuée à tort à Voltaire puisqu’elle ne se retrouve dans aucune de ses œuvres, représente bien ma vision des choses sur ce sujet.

D’ailleurs, permettez-moi de passer à un autre exemple pour illustrer mon point de vue. Cet automne, Sony Pictures Entertainment a été la cible de cyberterroristes qui voulaient empêcher la sortie du film The Interview, une comédie dans laquelle un animateur d’émission interview-variétés et son équipe son impliqués dans un projet d’attentat contre Kim Jong-un. Personnellement, je déteste ces comédies un peu niaiseuses, et j’éprouve un malaise avec l’idée d’un film qui met en scène le meurtre ou une tentative de meurtre sur une personne réelle. Toutefois, quand le studio a annoncé qu’il renonçait à sortir le film, j’étais en colère. Pas parce que je comptais aller le voir, mais parce qu’ainsi, il jouait le jeu de la terreur et entrait sur le terrain des terroristes. On ne peut pas reculer devant ce type de situation, on ne peut négocier avec la peur. Heureusement, les responsables du studio ont finalement changé d’avis et ont distribué le film en format numérique et dans quelques salles.

Un des aspects les plus tristes de cette histoire, ce sont les victimes collatérales. Combien de musulmans qui n’ont rien à voir avec les intégristes devront vivre avec l’étiquette « Terroriste présumé »! Les amalgames entre musulmans (ceux qui pratiquent l’islam) et islamistes (mouvement regroupant les courants les plus radicaux de l’islam) sont de plus en plus nombreux. C’est difficile de ne pas se laisser aspirer par cette crainte de l’autre. Je crois que les communautés musulmanes vont devoir prendre la parole pour se dissocier de ces actes.

Malgré tout, cette tragédie est la preuve d’un malaise importante en France, oui, mais aussi dans l’ensemble des pays occidentaux. Le religieux et intellectuel français, l’abbé Pierre, soutient que : « L’intégrisme est un refuge pour la misère parce qu’il offre un sursaut d’espérance à ceux qui n’ont rien. Que leur mal disparaisse et l’intégrisme perdra des troupes. » C’est difficile d’être en désaccord avec lui. Ces événements, comme d’autres de moindre envergure qui ont eu lieu au cours des dernières années, sont autant de preuves d’un constat d’échec en matière d’intégration des immigrants. Et à ce chapitre, nous devrons tous (élus, décideurs, citoyens) nous remettre en question.

Le dernier numéro de Charlie Hebdo a été imprimé à coup de millions d’exemplaires avec réimpressions et tout. Il y a en ce moment une vague de soutien incroyable. Ce qui reste maintenant à voir, c’est si cette prise de position va se continuer dans le temps et si le journal va conserver son ton mordant dans la durée. Car, ce serait déplorable que Charlie cesse d’être Charlie.


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