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La francophonie devant les tribunaux

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Pierre-Luc Lafrance

Le débat linguistique a pris de la place sur la scène publique canadienne dans la foulée du procès de la Commission scolaire francophone du Yukon. De nombreux éditorialistes d’un bout à l’autre du pays ont traité la question et de nombreux internautes ont pu réagir.

Sur le site du journal Le Devoir, le 27 janvier, en réaction à un article au sujet de la position du Québec dans le dossier de la Commission scolaire francophone du Yukon, un lecteur soutenait que : « Ça n’existe pas, la francophonie en dehors du Québec. Il y a bien quelques personnes qui parlent un français abâtardi au New-Brunswick [sic] et au Prince-Edouard-Island [sic], mais sinon dans le ROC, le commun parle, vit et rêve en langue anglaise. Ce n’est pas parce que la Semaine verte réussit à interviewer un cultivateur en Saskatchewan qui ânonne deux ou trois mots en français qu’il y a une vie française en Amérique du Nord en dehors du Québec. »

Cette phrase, quoique (très) malhabile, n’est malheureusement pas une exception. Elle représente une pensée courante dans le berceau de la francophonie canadienne. Et, jusqu’à un certain point, ce n’est pas la faute des gens. Comment voulez-vous qu’ils sachent que le français se vit à la grandeur du pays, alors qu’on ne leur parle jamais de la francophonie canadienne? Que le gouvernement soit souverainiste ou fédéraliste change peu de choses : le Québec ignore qu’il y a d’autres francophones qu’eux au Canada. À force d’avoir l’impression de se battre contre le monde, ils en oublient qu’ils ne sont pas les seuls à lutter pour la langue française en Amérique.

On parle souvent des deux solitudes canadiennes. Mais perdus entre ces deux solitudes, il y a les oubliés, les francophones en milieu minoritaire qui doivent se battre pour continuer à parler, vivre et rêver pour reprendre la formulation de notre internaute. Ce ne sont pas que des individus isolés, on parle quand même d’un million de personnes.

Eh bien, pendant que le reste du pays ignore, ou fait mine d’ignorer son existence, la francophonie canadienne se bat sur plusieurs fronts pour survivre et (qui sait) prospérer.

Il n’y a pas que la Commission scolaire francophone qui doit passer par le processus judiciaire pour faire valoir ses droits. Aux Territoires du Nord-Ouest, la situation ressemble drôlement à celle du Yukon. En première instance, ils ont gagné leur cause, ce qui permettait de prévoir des agrandissements l’École Boréale de Hay River et à l’École Allain-St-Cyr de Yellowknife. Dans la même foulée, le juge reconnaissait à la Commission scolaire francophone des Territoires du Nord-Ouest le droit de gérer ses admissions et la production des droits linguistiques des enfants d’âge préscolaire (3 à 5 ans). Mais voilà, le gouvernement en a appelé et le jugement a été infirmé. On dirait presque une reprise de l’histoire yukonnaise. Résultat : la cause sera transportée devant la Cour suprême.

En Colombie-Britannique, il y a une cause opposant l’Association des parents de l’École Rose-des-Vents de Vancouver et le Conseil scolaire francophone de la Colombie-Britannique au ministère de l’Éducation de cette province. Et, je vous le donne en mille, tout ce beau monde a dû se rendre devant la Cour suprême au mois de décembre.

Vous en voulez encore? En Saskatchewan, le Conseil des écoles fransaskoises mène un bras de fer avec le gouvernement de la Saskatchewan sur la question du financement de l’éducation en langue française.

La cause Caron

Au-delà des questions de gouvernance scolaire (qui sont essentielles au développement des communautés francophones), la semaine dernière, la Cour suprême – encore une fois, à croire que les juges de la plus haute instance vont devenir des spécialistes des questions linguistiques — a pris en délibéré une cause dont l’issue pourrait changer la face du Canada en remettant en cause le statut unilingue anglophone de l’Alberta. Si les plaignants obtiennent gain de cause, cela changerait du même coup le statut d’autres provinces et territoires.

Rappelons rapidement les faits. Le 13 janvier dernier, la plus haute instance judiciaire au pays a entendu l’appel dans la cause de Pierre Boutet et Gilles Caron. À la base, la cause du procès peut sembler banale : les deux Albertains ont reçu une contravention et ont décidé de la contester. La raison : la contravention était rédigée en anglais.

De ce point de départ modeste, l’enjeu est passé au statut linguistique des provinces de l’Ouest et des lois qui y sont associées. Si la Cour suprême rend une décision qui leur est favorable, cela donnerait un statut constitutionnel au bilinguisme d’autres provinces et territoires. Pas la peine de vous dire que les francophones hors Québec, même ce cultivateur en Saskatchewan qui ânonne deux ou trois mots en français, attendent le verdict qui ne devrait pas tomber avant quelques mois encore.

D’une province ou d’un territoire à l’autre, les enjeux changent un peu, mais on en revient toujours au même fond : la francophonie canadienne doit se battre pour avoir le droit d’exister. Et cette existence est fortement menacée dès le moment où les droits à l’éducation en langue française sont brimés. Et des luttes comme ça, il y en a eu d’un bout à l’autre du pays depuis des années…

Alors que je parlais de ces questions dernièrement avec des amis anglophones, quelqu’un m’a répliqué que les Africains et les Asiatiques n’ont pas tous les services et les infrastructures dont jouissent les francophones. À cela, je réponds qu’il ne s’agit pas de peuples fondateurs de ce pays. Comme francophone, je devrais être partout chez moi au Canada.

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Commentaires (1)

  1. EC dit :

    Bon éditorial. Par contre, même dans votre texte il y a un préjuger classique « Elle représente une pensée courante dans le berceau de la francophonie canadienne. » Le Québec n’est pas LE berceau de la francophonie canadienne, mais UN DES berceau. Les trois points d’habitations francophone étaient Québec, Montréal (donc le Québec) ET l’Acadie. Les francophones d’origine canadienne de partout au Canada viennent du Québec OU du Nouveau-Brunswick, de l’Ile-du-Prince-Edouard ou de la Nouvelle-Écosse. Par exemple, un Gallant vient de IPE à l’origine, pas du Québec. Ceci mis à part, bel article.

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