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Harper au Yukon : des armes et du sang

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Thibaut Rondel

De la visite de Stephen Harper au Yukon, on retiendra déjà la mise en scène à l’américaine du candidat en campagne. De prime abord, l’arrivée du premier ministre au hangar d’aviation de Trans North Helicopters avait tout pour déclencher une montée de testostérone dans les rangs du public.

Sur fond d’hélicoptère lustré et de gros rock qui tache, le chef conservateur est apparu accompagné du député Ryan Leef. Dynamique, survolté, bondissant au micro pour introduire son mentor, le petit protégé de Stephen Harper a fait preuve d’une belle intensité dans son hommage au patron. Après quelques anaphores et bons mots choisis, la place était toute chaude pour le premier ministre qui est installé au pupitre sous les acclamations du parterre de membres du club conservateur du Yukon. Sur une estrade derrière lui, un classique et symbolique panel de Canadiens. Naturellement excités par la tournure de l’événement, les enfants assis à l’arrière-plan applaudissaient à tout rompre avec leurs parents, sans pour autant avoir la moindre idée des enjeux soulevés par ce monsieur arborant une doudoune « Canada » et qui leur tournait le dos.

Cette parenthèse patriotique refermée sur un bilan magnifique des années Harper, le premier ministre a enfin dévoilé sa vision pour l’avenir du Yukon. En déplacement de campagne au territoire, Stephen Harper allait-il s’adresser à la communauté artistique, aux entrepreneurs yukonnais, aux organismes sociaux luttant contre la précarité au territoire? Allait-il saisir l’essence du Grand Nord et montrer que son gouvernement avait bien compris les revendications des gens qui le peuplent? Les spéculations allaient bon train, mais les médias avaient déjà été avisés que l’annonce s’adresserait aux passionnés de plein air. À l’approche de la COP21, une annonce significative en matière d’environnement aurait en effet été du meilleur goût. L’aménagement d’un nouveau parc naturel au Yukon viendrait à point par exemple, comme la construction d’un nouveau centre d’interprétation, ou le financement de nouvelles infrastructures de plein air.

L’annonce de M. Harper n’a surpris finalement qu’à moitié. À bien considérer le public comme le décorum du hangar, la scénarisation de l’événement aurait en réalité déjà pu mettre la puce à l’oreille au plus épais des analystes politiques. Le premier ministre ne s’est finalement pas plus adressé aux artistes et aux plus démunis qu’aux entrepreneurs et aux Premières nations.

Dans une annonce qui sentait la poudre, le premier ministre a choisi de flatter le trappeur, le militariste, l’amoureux des grosses pétoires et de la chasse aux oisillons. Et de parler du Canadien rural, et de vouloir lui plaire, en lui promettant en substance le retour de l’armée à Whitehorse, la démocratisation de l’arbalète et le droit d’user de cette arme féodale sur les oiseaux migrateurs, des permis de chasse familiaux et la protection de l’habitat d’un hypothétique dindon sauvage du Yukon. Ajoutons-y l’annonce d’un financement visant à inviter nos voisins américains à faire des donuts en motoneige sur les blanches montagnes du Yukon, et l’on tient l’essentiel du projet Harper pour le Nord. Des armes et du sang, le tout saupoudré de pollution sonore et d’émissions de Co2 lâchées en pleine nature par un convoi de Texans en mal de sensations pures.

À bien y réfléchir, les Yukonnais se seraient sûrement sentis mieux considérés si les conservateurs leur avaient offert à chacun une bonne paire de chaussures de randonnée, comme un encouragement à partir à l’aventure sur les sentiers de leur grand jardin. Une telle mesure aurait été plus convenable et certainement plus respectueuse du Yukon et de ses habitants.

Pour la petite histoire, au moment même où le premier ministre canadien s’engageait à sauver nos célèbres dindons sauvages du Yukon, Barack Obama bouclait en Alaska une tournée fort médiatisée placée sous le signe de la lutte contre le changement climatique. À chacun ses batailles environnementales.

La question reste maintenant de savoir ce qui a bien pu se passer dans le bureau de campagne du premier ministre Harper lorsqu’est venu le moment de définir cette fameuse série d’annonces pour le territoire. Certainement inspiré par l’épisode « menottes et camouflage » de son poulain yukonnais, Harper s’est peut-être convaincu qu’un tel homme d’action ne devait son élection qu’à une majorité de profils réactionnaires échappés de la distribution du dernier MAD Max. Malheureusement pour les conservateurs, l’arbalétrier chasseur d’oiseaux migrateurs n’est certainement pas représentatif du Yukonnais moyen. Et même si l’on cherche bien, les permis de chasse familiaux n’aideront pas nos travailleurs sociaux à mettre un terme à la pauvreté. De même qu’une force militaire stationnée à Whitehorse ne protégera pas les Yukonnais contre la nécessité de payer le loyer de leur cabine au même prix qu’un appartement moyen du Grand Montréal. On peut sûrement croire qu’en plus d’égayer les quelques bars de la capitale, une présence militaire à Whitehorse soutiendra à sa façon l’économie locale, mais l’investissement en vaut-il la chandelle?

Le Nord n’a jamais été aussi important, a défendu le premier ministre. Pour les valeurs humanistes et l’exemplarité de ceux qui l’aiment et l’habitent? Pour la culture bouillonnante qui l’anime en été et le réchauffe en hiver? Pour l’histoire et les traditions millénaires de ses Premières nations?

L’amour porté par les conservateurs au Nord canadien ne semble au contraire dicté que par la perspective d’exploiter les richesses de ses gisements souterrains et sa position géostratégique aux confins de l’Arctique, dans le voisinage d’une Russie un peu belliqueuse. Bien qu’une présence humaine au Yukon doive avant tout être considérée comme la marque de la souveraineté d’Ottawa dans le Nord, cette politique ne doit pas faire oublier au pouvoir les vrais besoins des gens qui le peuplent. Longue vie aux motoneiges, bénie soit l’arbalète, et vive les dindons sauvages.

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