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Façonner ou être façonné

Yves Lafond

L’autre jour, j’ai appris un truc d’un vieux de la place pour lire la température. Paraîtrait, je sais pas si c’est vrai, mais quand les mouflons ne descendent pas de la montagne pour aller boire, c’est signe que l’automne se prolongera ad vitam aeternam. Ils l’appellent « l’été Indien ». Même s’ils donnent à ce phénomène le même nom que dans l’Est, à l’évidence ils n’y donnent pas la même signification.

Je viens de la terre. De la terre agricole, je veux dire. D’une ferme laitière. Les terres avoisinantes étaient toutes des fermes laitières. Il n’y avait rien d’autre dans le rang.  Dans les rangs suivants non plus. Même affaire pour les villages autour. Là aussi, les vieux savaient lire la température en regardant le ciel, le sol, les arbres ou toutes sortes d’autres lectures trouvées dans la nature.

Photo fournie

Je viens d’un milieu où la nature prenait la forme de l’agriculture. Elle primait sur tout. Petite anecdote pour la confirmer : étant né en avril, on m’a toujours dit que j’étais né dans le mois des veaux. Ça me choquait. Mais pour les vieux, il n’y avait rien d’insultant. C’était même valorisant. Allez savoir pourquoi.

Mais de plus, pendant des années, à mon anniversaire, mon père avait l’habitude de parler de ma naissance dans ces mots : « Je m’en rappelle très bien. Les érables coulaient à flots ce jour-là. Je ne pouvais me rendre à l’hôpital. J’avais tellement d’eau à faire bouillir. Pis l’eau était belle et sucrée. Elle rendait tellement. Ça avait donné un maudit beau sirop. Je pouvais pas arrêter. »

Il ne serait venu me voir que tard en soirée. Je ne sais pas si ma mère voyait ça du même œil; pas certain que les érables coulants à pleins vaisseaux la préoccupaient autant. D’autant plus que j’étais leur premier né. Pour mon père, j’étais né un jour de bon sirop.

Les gens vivaient de la terre. Elle était tout. Elle était l’essence de la vie. Ils la façonnaient au gré des saisons, au gré des besoins. Quand, après un long hiver, la terre retrouvait ses sens, c’était le temps des semences; quand elle déployait toute sa puissance, c’était le temps des foins, des battages, de la récolte des grains. Pareil pour les jardins.

Quand l’automne la refroidissait venaient le rentrage des vaches, l’abattage et les entreposages de cannages et de légumes d’hiver. Quand elle tombait en dormance, les gens tendaient à l’imiter un brin, avant de reprendre le collier arrivé janvier pour aller bûcher le bois déshydraté ou pas bien en santé dans l’érablière afin de se chauffer l’hiver suivant. Ils y retournaient au printemps pour entailler les érables qui, ressuscités par l’eau bénie sortie de la terre, s’apprêtaient à reprendre vie.

Pour obtenir ces résultats et garantir la survie, ils devaient la travailler cette terre, la retourner, l’engraisser, l’irriguer, la clôturer, etc. Ils devaient nettoyer le sous-bois de ses éléments indésirables afin de favoriser la fortification du noble érable.

Veux, veux pas, avec le temps, les générations se succédant, ça emmène une manière de penser.

Pour moi, peut-être poussé un peu par le vent, je me suis ramassé aux confins des horizons. Là où la terre rencontre le ciel, où le vent drapé de froid et de glace vous fouette la face avant de vous geler le gros orteil.

Peut-être qu’au passage d’un col serré entre la montagne et la rivière en cascade, une avalanche vous dégringolera sur la tête sans avertissement ou le ciel vous enverra des tonnes d’eau qui feront glisser une partie de la montagne, ou le sol se dérobera sous vos pieds.

Une simple excursion en embarcation sur l’eau peut tourner à la tragédie pour des gens inexpérimentés et expérimentés, où on ne pourra compter sur quiconque pour nous sauver. Mais c’est aussi ici que le soleil oublie de se coucher pendant des mois afin de faire contempler nuit et jour ses paysages tout droit sortis de contes de fées. La faune doit bien aimer cette contrée, car elle prolifère à des sommets nulle part ailleurs égalés.

Les éléments sont de puissants chevaux sauvages indomptables. On ne peut pas la mettre à notre main, cette nature. Elle ne se pliera pas à nos besoins. Au milieu de toutes ces conditions, il ne reste qu’une solution. S’adapter à sa volonté. S’harmoniser. On ne pourra pas la façonner. C’est elle qui nous façonne. Comme elle a toujours fait dans ce coin de planète.

Je viens de voir un reportage visuel provenant d’images satellites dignes des grands musées tellement certaines facettes de notre Terre sont de grandes réalisations artistiques. Ce qu’elle peut être belle, notre planète! Quand je vois des trucs dans le genre, je ne peux m’empêcher de penser aux éventuels visiteurs arrivant d’autres constellations. Je suis certain qu’ils seraient époustouflés par toute cette beauté, peut-être unique dans l’univers. Que ces images aient été formées naturellement ou modelées par l’homme, vues du ciel, elles étaient fantastiques.

Les terres cultivées occupent le tiers de la planète. Si on y ajoute nos habitations, on arrive à la moitié de la surface de la Terre contrôlée par l’homme. Peut-être que pour l’équilibre, ce serait bien de ne pas trop dépasser cette proportion.

Est-ce qu’il y a lieu de glorifier le naturel et de démoniser la main humaine qui y a mis son empreinte? L’homme est coupable de bien des maux. Mais il est aussi capable de beaux accomplissements. Parfois et souvent les deux en même temps.

De toute façon, nous ici au Yukon, on aura beau se targuer autant qu’on voudra de vivre dans des panoramas inviolés depuis des milliers d’années, sans les terres cultivées du Sud, notre vie serait extrêmement plus difficile. On ne peut pas vraiment – ou ce serait très ardu – nous passer de ces bienfaits.

Il n’était donc nullement mon but ici de démolir une réalité au profit d’une autre. Je voulais seulement explorer comment nos environnements respectifs peuvent avoir influencé nos manières de penser.

Je me permets de résumer ainsi : façonner notre environnement emmène une certaine manière de penser. Être façonné par son environnement en emmène une autre.

Mon père était un vrai de vrai cultivateur jusqu’au fin fond de ses gènes. Il ne pouvait regarder un environnement sans penser à la meilleure manière de le transformer pour l’améliorer.

De la même façon, j’ai connu des aîné.e.s à Old Crow qui ne comprenaient pas vraiment cette idée de moduler la terre.

Il n’y aura pas de morale ici. Seulement que nous sommes rendus à égalité de l’espace occupé sur la planète entre les surfaces sculptées par l’humain et celles sculptées par les éléments. On devrait bien trouver un moyen tôt ou tard de s’harmoniser.

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