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Et non, ça n’arrive pas qu’ailleurs

Et non, ça n’arrive pas qu’ailleurs

Pierre-Luc Lafrance

Au Canada, nous conservons une certaine naïveté. On vit avec l’impression que rien ne peut nous arriver, que nous sommes à l’abri. Les fous, les terroristes, on laisse ça aux autres, à nos voisins du sud.

Le 21 octobre, Michael Zehaf Bibeau s’est chargé de nous rappeler que nous ne sommes pas invulnérables en pénétrant dans le Parlement. Au-delà du mort (que je ne cherche pas le moins du monde à minimiser ici), c’est le symbole qui a marqué les Canadiens. L’homme est entré dans le haut lieu du gouvernement du pays et a tiré des coups de feu avant d’être pris en chasse et finalement abattu. Un homme seul, avec un armement presque artisanal. La sécurité a mis un moment à réagir et on a relevé des problèmes de communication entre les différents services de sécurité. À un certain moment, le terroriste (puisque c’est ainsi qu’il est maintenant qualifié) était à quelques pas d’élus qui n’avaient comme protection qu’une porte entre eux et le tireur. Porte qui, fort heureusement, ne fut jamais ouverte.

Comme plusieurs d’entre vous, j’ai suivi l’histoire par les médias. À la radio, à la télévision, sur Internet, des informations contradictoires sortaient au compte-gouttes. À un moment, il y avait deux tireurs, dont un au Canal Rideau. À d’autres moments, on parlait de plusieurs morts. Et le spectre de Denis Lortie refaisait surface. L’ombre du 11 septembre revenait nous hanter avec ses attaques terroristes. Et là, ce n’était plus abstrait. C’était chez nous, dans notre pays.

Puis, les choses se sont clarifiées. Vers 9 h 30, Michael Zehaf Bibeau, un Canadien récemment converti à l’islam, a tué le soldat des Forces armées canadiennes, Nathan Frank Cirillo au Monument commémoratif de guerre situé près du Parlement. Il s’est ensuite emparé par la force d’une voiture officielle pour se rendre jusqu’au Parlement. À l’intérieur de l’enceinte de l’édifice, il y a eu échange de coups de feu avec les agents des services de sécurité. Il a ensuite été pris en chasse avant d’être abattu par le chef de la sécurité du Parlement, le « sergent d’armes » Kevin Vickers, 58 ans. En tout, l’attaque a duré cinq minutes.

Par la suite, le secteur du Parlement a été bouclé et des policiers et des commandos ont quadrillé l’endroit.

Cinq minutes qui peuvent avoir un impact très grand. Surtout que deux jours plus tôt, Martin Couture-Rouleau, un Québécois de souche lui aussi récemment converti à l’islam, a tué un autre soldat en le frappant avec sa voiture.

Depuis, les opinions sont enflammées. Bien sûr, on déplore, avec raison, la mort de Nathan Frank Cirillo. Certains ont élevé Kevin Vickers au rang de héros. Des propos islamophobes fusent de partout – cette généralisation a quelque chose de troublant : peut-on juger des catholiques en prenant pour exemple le Klu Klux Klan? Et, à travers tout ça, il y a une idée qui pourrait avoir des effets secondaires déplaisants : limiter les libertés civiles et modifier la Charte des droits. Pour justifier cela, on dit que les deux hommes étaient connus des services policiers, et que les agents auraient dû avoir plus de pouvoir pour les mettre hors d’état de nuire AVANT leur crime. L’idée est louable et à première vue, personne ne peut être contre la vertu. Sauf que de 1, la loi antiterroriste actuelle permet aux policiers d’arrêter quelqu’un s’il y a des motifs valables de croire qu’il peut entreprendre une action terroriste et de 2, une fois que les lois sont modifiées (et ici, je rappelle qu’on parle de la Charte des droits), on peut difficilement revenir en arrière. Dans le cas présent, il peut y avoir des dérives dangereuses pour la liberté individuelle des Canadiens. Le danger est de choisir la sécurité au détriment de la liberté, alors qu’il y a moyen de conserver les deux : en étant moins naïfs, peut-être, mais surtout en utilisant les pouvoirs et les lois qui sont déjà en place.

Mais bon, encore là, la question se pose : dans quel genre de pays voulons-nous vivre? Moi, j’aime bien l’idée de pouvoir dire, penser et écrire ce que je veux, mais c’est peut-être juste moi. Car, ne nous trompons pas, une fois que les méchants Arabes (ou musulmans ou islamistes selon les discours) seront hors d’état de nuire (avec sans doute quelques innocents dans le lot, mais bon, on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs), les lois ne reviendront pas dans leur forme actuelle et ce qui aura été perdu au passage le sera pour toujours.

Au Canada, nous conservons une certaine naïveté. On vit avec l’impression que rien ne peut nous arriver, que nous sommes à l’abri. Et vous savez quoi? J’espère que nous allons conserver un peu de notre caractère candide – ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas réagir devant l’horreur. Seulement, à trop se méfier, à trop craindre le pire, on ouvre la porte à l’abus. Pour se protéger collectivement, il peut être tentant d’empiéter sur les libertés individuelles. Cela ne se fait pas d’un coup, mais graduellement. Puis, un jour, on se retrouve dépossédé d’une partie de sa liberté. Et, rendu là, on est en droit de se demander pourquoi on se bat. Parce que c’est un peu ça qui fait la force de ce pays, la liberté de penser et d’agir.


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