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Entretien exclusif avec Monique Lépine

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Monique Lépine, la mère du tueur de Polytechnique, participera à la campagne yukonnaise pour l’élimination de la violence faite aux femmes. Photo : fournie

Monique Lépine, la mère du tueur de Polytechnique, participera à la campagne yukonnaise pour l’élimination de la violence faite aux femmes. Photo : fournie

Propos recueillis par Maryne Dumaine

L’Aurore boréale : Monique Lépine, vous serez au Yukon dans quelques jours, dans le cadre de la campagne pour éliminer la violence faite aux femmes. Cette campagne se termine par une date à laquelle vous êtes directement reliée : le 6 décembre. Pouvez-vous me parler de cette date?

Monique Lépine : Mon fils Marc Lépine a été l’auteur de ce terrible massacre. Cette date est devenue la journée pour lutter contre la violence faite aux femmes. Depuis 26 ans, les sentiments qui m’ont animée ce jour-là sont toujours en mémoire, comme si c’était hier. Ils sont mêlés de tristesse, mais puisque je me suis relevée de cette épreuve, c’est une date qui me rappelle cette décision que j’ai prise : celle de vouloir désormais aider les autres.

A. B. : Comment avez-vous appris cette terrible nouvelle en 1989?

M.L. : Je ne l’ai pas appris dans les médias, mais uniquement le lendemain, quand je suis retournée au travail. Des gens m’y attendaient, c’étaient des policiers. Je n’aurais jamais pu penser que mon fils aurait pu commettre un tel geste. Ce jour-là, ma vie a changé en un instant.

A. B. : Et ensuite, que s’est-il passé pour vous?

M. L. : J’ai été emmenée par la police. Lors de l’interrogatoire en criminel, je voyais ce qui se passait, mais ma concentration et ma mémoire me faisaient défaut, car j’étais en état de choc. Évidemment, la police faisait son travail. Sans aucune émotion. Ils voulaient savoir les détails des 25 années de vie de mon fils. C’était très éprouvant. En plus du choc, j’ai vécu ce moment avec une certaine colère. Mon fils était l’auteur de ce geste, mais il m’a laissé l’odieux. C’est comme si j’étais devenue la criminelle aux yeux de tous.

A. B. : Le système judiciaire vous a fait vivre un interrogatoire criminel alors que vous n’étiez pas la coupable. Qu’en était-il au point de vue social, quelle a été la réponse à votre égard?

M.L. : Tout ce que j’entendais dans les médias, c’était le jugement envers moi. Bien sûr, chacun, selon sa propre culture, croyance ou son vécu, a des sentiments particuliers. Les gens expriment leurs opinions teintées d’émotions. J’entendais tous ces gens qui me jugeaient. J’ai vécu beaucoup de honte. Je voulais me cacher. Pendant 17 ans, j’étais incapable de parler de ces événements. J’ai appris ensuite à ne pas me préoccuper de ce que les gens pensent. Mon but était d’être en paix avec mes décisions, celles qui m’appartenaient. Je sais que j’ai élevé mon fils du mieux que j’ai pu, avec les ressources que j’avais. Ce que les autres pensent, ça ne m’appartient pas. Ceci dit, je pense qu’il y a toujours des gens qui porteront un jugement.

A. B. : Vous avez passé dixsept ans dans l’ombre. Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de vous exprimer à ce sujet?

M. L. : J’ai eu un cheminement difficile. Je vivais en mode survie. Je me cachais. Je n’ai pas changé d’identité, mais je n’utilisais jamais mon nom au complet. Je disais Monique ou bien Madame Lépine, mais jamais ensemble. Et pendant 17 ans, j’ai appris à faire la part des choses. Mon fils avait 25 ans, ce n’était plus un enfant. Il était adulte, il a fait un choix. J’ai dû accepter qu’il y avait d’autres influences que celle des parents. La télévision, les amis, la musique… Je lui ai donné tout ce que j’ai pu, mais en tant qu’adulte, il a fait ses propres choix. Puis à Montréal, il y a eu un autre meurtre. C’est ce qui m’a poussée à sortir de l’ombre. Ensuite, tout a déboulé. À présent, je consacre ma vie à changer le négatif en positif et à aider les gens à faire la même chose. Je n’ai jamais regretté cette décision de sortir de l’ombre.

A. B. : En plus des rencontres en public en français et en anglais, vous allez également vous adresser aux jeunes dans les écoles?

M. L. : J’aime aller dans les écoles. Tout d’abord, les jeunes ne connaissent pas forcément mon histoire. Mais ils voient quand même la violence autour d’eux ou à travers la télévision. Ça me permet de les mettre en garde contre les mauvais choix. Le taxage, le suicide, la violence. Les jeunes sont très à l’écoute. En tant que mère d’un meurtrier, les jeunes me posent beaucoup de questions. Une qui revient souvent est « est-ce que tu aimes toujours ton fils? » Derrière cette question, ce que j’entends c’est « est-ce que mes parents m’aimeront toujours même si je ne suis pas toujours parfait? »

A. B. : Est-ce que vous aimez toujours votre fils?

M. L. : Oui, j’aime encore mon fils. Il a fait un mauvais choix, mais ça n’enlève pas les 25 ans qui ont précédé ce choix. J’ai toujours des souvenirs de tendresse avec lui, des beaux souvenirs. Pour revenir aux jeunes, je trouve important de les écouter et de comprendre leur vécu, leur histoire. Si je peux aider ces jeunes à simplement verbaliser leurs émotions, c’est un grand pas. Beaucoup de jeunes ne se sentent pas aimés, pourtant, c’est un besoin fondamental.

A. B. : Vous considérez-vous comme victime de la violence de votre fils?

M. L. : Certaines personnes m’ont parfois considérée comme la 15e victime. Mais en ce qui concerne les services offerts aux victimes, je n’ai jamais été éligible. J’ai toujours dû faire face à mes blessures par moi-même. Les parents d’un agresseur n’ont pas choisi que leur fils devienne meurtrier et c’est un choc terrible. Ça aussi ça fait partie du jugement social. C’est terriblement injuste. Mais non, je ne me considère pas comme une victime, car à présent, j’ai guéri mes blessures.

A. B. : Le thème de la campagne 2015 est la vision globale de l’impact de la violence. Comment est-il possible d’apporter du soutien à l’entourage d’un agresseur tout en respectant celui des victimes?

M. L : C’est difficile. Il est important d’éviter les étiquettes d’agresseurs et de victime. On peut y arriver en mettant en place un système de valeurs telles que le respect, l’appréciation des autres, l’amour. Et aussi, de pardon. Je pense qu’il faut se détacher du regard des autres, arrêter de croire ce que nous renvoie la société de négatif. Qu’on soit famille d’agresseur ou bien victime, il faut trouver la force de continuer à vivre, se relever des douleurs et des moments difficiles. Chaque individu a tellement de ressources en son sein, il suffit parfois de l’aider à les trouver. Un système d’entraide est forcément meilleur qu’un système basé sur les blâmes et les reproches.

A. B. : Aujourd’hui, comment allez-vous?

M. L. : Cela fait douze ans que je donne des conférences. J’ai eu une grande souffrance, mais je suis guérie. Aujourd’hui, je ne travaille que pour aider les gens et je suis satisfaite. J’ai 78 ans et j’ai beaucoup d’énergie. Mais je vis toujours au jour le jour.

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