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Entre les loups

Yves Lafond

C’est comme ça que j’avais commencé ma chronique. Je n’avais pas eu le temps de la terminer. Est arrivé un évènement, et considérant qu’il y avait un lien entre ces deux histoires, même si ça fait échevelé, j’ai décidé néanmoins de les fusionner. On verra ce que ça donne.

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C’est plein de traces. Certaines vont vers la droite du chemin, mais la plupart vont vers la gauche. En tout et pour tout probablement une dizaine de loups pataugent par ici cette nuit. Je ne les vois pas, mais ils sont là. Eux ils me voient. Je les sens; la lune ronde et blanche comme la glace se reflète dans leurs yeux. Ils me regardent Cette nuit, entrent les maigres chicots parsemant la toundra, tout autour il y a de la vie. Plein de vie. Ça signifie aussi qu’il y a de la mort. Les loups ne sont pas là pour rien. Et moi? Je suis quoi au milieu de tout ça? Entre la vie et la mort… Entre les loups. Je le sais ce que je suis : Chu’s en vie hostie! Ça sera peut-être le contraire demain, Peut-être la mort viendra à ma rencontre un de ces matins, mais cette nuit je vis! Il a beau faire moins quarante-cinq bien sonnés, le truck peut me lâcher à tout moment dans ce frette, ou moi je peux partir sur une dérape impardonnable, mais, peu importe, après une absence trop prolongée, je suis enfin de retour sur le Dempster highway! Entre Whitehorse et Inuvik, c’est là que je passerai le plus clair de mon temps dorénavant. On croirait que Le sang de la vie qui pompe dans mes veines, a retrouvé sa vraie couleur : rouge vif. C’est ça pour moi vivre à plein.

J’ai pas d’explications pour ça. Pour tous ceux et celles comme moi, j’en n’ai pas non plus.

Je souhaiterais en avoir. Je l’expliquerais à ma mère. Je l’expliquerais à tous ceux qui se morfondent pour moi de vivre cette misère.

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C’est là que j’étais rendu dans ma chronique et je pensais la terminer en suivant ce courant. Jusqu’à cet évènement. Je raconte.

Lundi matin. Hestiiie qui fait frette! Frette et noir. Noir comme dans le cul d’un ours. Hier soir, je ne me suis pas rendu plus loin que Carmacks pour passer la nuit, parce que ça avait pris toute la journée à faire partir le truck gelé comme un iceberg. Ce matin, ça n’a pas été vraiment plus facile à le faire décoller. Les roues de la remorque ayant gelé elles aussi, elles rechignaient à tourner. En avançant et reculant dans la cour de l’épicerie pour chauffer la graisse, ça a quand même pris un gros vingt minutes à convaincre les roues de faire leur job. Je pense que mon thermomètre ne descend pas plus bas que moins 45 parce que ça fait une semaine qu’il jamme là. Je suis certain que c’est plus froid que ça. -50 au moins.                                                                Une fois parti, moins d’une quarantaine de kilomètres plus loin, au sortir d’une courbe, j’ai cru halluciner : un véhicule viré sur le côté, sorti du chemin par la glace noire, flambait comme un feu de la St-Jean. Aucun autre véhicule aux alentours, donc aucun secours. J’étais le premier. Il est où le conducteur? Fuck! Ça s’annonce pas bien. Shit! Il ou ils, sont-tu en train de flamber? Fuck et refuck! J’ai pas hâte de voir ça. Malgré l’urgence, je ne peux pas arrêter subitement, sinon les freins vont geler. Je ne pourrai plus décoller. Si jamais il y a quelqu’un de vivant là-dedans, je n’aiderai pas personne si je ne suis pas capable de repartir. Dans mon dernier ralentissement, passant vis-à-vis le char ou le pick-up (je ne peux l’identifier), je vois de l’autre côté des flammes, trois silhouettes debout qui, merci au ciel… ne flambent pas. Ils me rejoignent et deux d’entre eux, avec mon aide, de peine et de misère grimpent dans ma cabine. Le troisième luron embarque dans un pick-up qui me suivait. Nous étions les premiers véhicules à passer depuis la veille. Le monde n’aime pas trop s’aventurer tard le soir sur ces routes à peu près désertes et encore plus désertées dans ces froids durs.

 

Photo : Yves Lafond

 

Eux, depuis dix heures la veille au soir qu’ils étaient là. Leurs freins avaient barré juste avant la courbe. Il y avait trop de neige pour aller chercher du bois pour faire un feu. Un des gars s’était essayé et n’a réussi qu’à s’emplir une botte de neige qui évidemment s’est transformée en glace. Sur le petit matin, sentant les premiers symptômes d’hypothermie les gagner (ils commençaient à divaguer) ils se sont résignés à mettre le feu dans le camion. Quand je les ai ramassés, Ils étaient pas mal amochés. Des engelures partout. Des cloches d’eau sur leurs joues enflées. Celui qui avait tenté d’aller chercher du bois craignait de perdre le pied. Mais ils étaient contents d’être vivants. En route vers Pelly Crossing où ils demeurent, Ils m’ont remercié dix fois.

Voilà! C’est ça qui est ça. Quand je parlais de la vie et de la mort dans le chapitre du haut, eux ils l’ont vécu à plein cette pensée. C’est ça le nord. Après les avoir ramenés chez eux avec l’aide de l’autre samaritain, en repartant, je me suis dit que c’était bien vrai ce qu’ils avaient dit : je venais de sauver des vies. Ça commence bien une semaine.

 

 

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