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Élever nos jeunes pousses au grand air

Maryne Dumaine

Début mai, en pleine semaine, une quinzaine d’adolescent.e.s sont sur le bord de la rivière Takhini, prêt.e.s à embarquer dans des canots bien équipés. Non, ces jeunes ne font pas l’école buissonnière. Aujourd’hui, comme durant la plus grande partie de leur programme, l’apprentissage se fera au-delà des murs de la classe.

photo de la couverture
Les jeunes du programme PASE ont réalisé un voyage scolaire en se mettant dans la peau des Voyageurs. Rivière Yukon en route vers l’île Egg. Chaque élève s’est vu attribué un personnage historique réel ou inventé dans le but de comprendre la vie de ces personnes au temps où ils ont vécu. Photo : Karine Bélanger, enseignante du programme PASE.

 

«C’est nouveau cette année parce qu’on est beaucoup plus dehors », expliquait la jeune Soanne, six ans, en première année à l’École Émilie-Tremblay (EET), en début d’année. Catégorique, elle affirmait aussi : « Il n’y a rien que je n’aime pas, d’aller dehors. J’adore ça : on fait du travail dans la forêt, on apprend même à écrire dans le sable. »

Toucher à tout sans avoir à désinfecter

En période de pandémie, migrer en dehors des salles de classe s’est imposé comme une solution idéale. L’École Hidden Valley a notamment effectué à l’automne 2020 un virage drastique en ce sens : la majorité des apprentissages ayant maintenant lieu à l’extérieur, elle a même adapté ses infrastructures en conséquence.

Selon Geneviève Tremblay, enseignante et coordonnatrice des programmes pour la petite enfance pour la Commission scolaire francophone du Yukon (CSFY), « être dans un environnement où on doit se laver les mains toutes les dix minutes n’est pas idéal pour des enfants, surtout pour ceux qui ont des défis d’anxiété ». À l’extérieur, les restrictions sanitaires ne sont pas aussi contraignantes : « On peut toucher aux arbres, aux roches, sans tout désinfecter, ajoute-t-elle. Et on apprend autant, sinon plus! »

L’école dehors, peu importe la saison et la météo

À l’école francophone, apprendre dehors est donc encouragé, mais aussi facilité. « Prendre l’air, c’est toujours bénéfique pour les élèves, assure Manon Carrière, directrice de l’EET. Et on a beaucoup de chance, on a la forêt dans la cour! » Ici, comme à la Garderie du petit cheval blanc, le tournant s’est fait avant la pandémie : en 2019, c’était déjà l’un des sujets du colloque en petite enfance.

À l’automne dernier, l’école a intégré les classes-nature à l’horaire des plus jeunes : deux heures et demie, réparties sur deux jours, peu importe la météo. En maternelle, les élèves, haut.e.s comme trois pommes, unissent leurs forces pour tirer un chariot plein de trésors : sac pour ramasser des déchets, besace pour les choses à observer plus tard et… de nombreuses branches! Direction : la forêt avoisinante. « Le tout se déroule selon l’intérêt des enfants », explique Caroline Roy, une des deux enseignantes-ressources pour l’école à l’extérieur.

Subtilement, elle oriente les regards selon les apprentissages qu’elle souhaite aborder. Si ses interventions se limitent généralement à répondre aux questions des élèves qui font des découvertes en autonomie et à encourager les initiatives sensorielles, tout est préparé et bien pensé. Comme prévu, les élèves creusent dans les copeaux de bois et découvrent qu’ils recouvrent (et isolent) encore de la neige! Apprentissage accompli!

Favoriser le lien à la terre

Dans la nature, la capacité de bouger et de toucher est un élément qui semble faciliter l’apprentissage. Et cela ne vaut pas uniquement pour les plus jeunes. Finn, en neuvième année du programme PASE (Plein air et Sciences expérientielles) de l’École Wood Street, le confirme : « Quand on est dehors, on est plus motivé.e.s et on peut dépenser notre énergie. »

Selon Jesse Jewell, conseiller pédagogique spécialiste des apprentissages expérientiels pour le ministère de l’Éducation du Yukon, « ce n’est plus quelque chose que l’on essaie de prouver désormais ». Pour lui, la plus grande évolution des dernières années tient surtout de la relation que les élèves ont développée avec la terre, grâce à ces expériences : « C’est quelque chose qui se développe beaucoup avec le concept de réconciliation avec les peuples autochtones. […] Les enfants naissent avec une connexion à la nature. Enseigner dehors, c’est leur permettre de continuer à explorer ce lien. »

Le programme PASE a permis aux élèves pendant quatre mois de réaliser des expériences allant de la fabrication d’abris de neige pour y passer la nuit par -35 °C, à la préparation d’un jardin sur une ferme, en passant par des voyages de vélos, des visites de chenil, des sorties en kayak, des ateliers de prévention des avalanches, ainsi qu’un voyage à la façon des Voyageurs (avec vidéo à la clé.)

L’expérience en français

Dans PASE, ce n’est pas seulement l’expérience de la nature qui domine, mais aussi la pratique de la langue française. « On parle français tout le temps, explique Kate, pas seulement dans la classe, mais même entre nous, en canot, en vélo, en camping! » Pour la grande majorité des élèves, le français est leur langue seconde, mais grâce à l’apprentissage combiné à l’expérience pratique, le vocabulaire et la maîtrise de la langue s’étoffent de façon exponentielle.

Plus de travail pour les enseignant.e.s?

« Faire le choix du mode expérientiel, ça ne veut pas dire moins de travail pour les enseignant.e.s, affirme Jesse Jewel. Au contraire! Il faut mettre des efforts supplémentaires pour sortir de l’école avec les élèves. » Manon Carrière approuve et mentionne que les deux personnes-ressources de l’EET poursuivent une formation continue afin de pouvoir toujours offrir de meilleures ressources à l’ensemble du personnel. Jesse Jewel explique qu’il lui arrive même d’emmener ses collègues en voyage exploratoire afin de les aider à préparer leurs enseignements.

Le ministère propose aussi d’autres ressources pour les écoles : « Nous avons un programme de prêt de canot, offert partout au Yukon. Nous avons déjà envoyé des canots jusqu’à Old Crow pour l’école là-bas! » Il lui arrive également de proposer des personnes-ressources au sein de la communauté afin d’inclure différentes perspectives aux formations.

Certaines personnes sont parfois réticentes à emmener toute une classe dehors, craignant que les stimuli interfèrent avec les apprentissages. Une équipe de chercheurs de l’Université de l’Illinois a épluché les études à ce sujet. Leurs conclusions sont univoques : « Les leçons dans la nature stimulent l’engagement ultérieur de la classe […]. Les résultats suggèrent que les leçons dans la nature permettent aux élèves d’apprendre simultanément le programme de la classe tout en renouvelant leur capacité d’apprentissage. » En d’autres mots, quand on va dehors, on apprend, et quand on revient à l’intérieur, on a l’esprit encore disponible. Les élèves de PASE approuvent. « Quand on revient en classe, on sait qu’on est prêt.e.s à apprendre », affirme Rue.

À la rentrée 2021, le Centre scolaire secondaire communautaire Paul-Émile Mercier ouvrira son tout nouveau programme Connexions, basé lui aussi sur l’apprentissage expérientiel. Ce programme sera offert à la fois pour les élèves en français langue seconde et ceux en français langue première, réunis dans un seul et même groupe ; une innovation pour la CSFY. De quoi connecter de plus en plus de jeunes à la nature du Yukon.

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