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Dossier ruralité – La souveraineté alimentaire dans le Nord : vers la fin d’une utopie?

Émilie Thibeault-Maloney (Franco-presse)

Dans le Nord, 95 % des aliments viennent des centres de distribution du Sud. On compte 140 fermes, au Yukon, et des restaurateurs et commerçants déterminés à participer à la souveraineté alimentaire du territoire.

Alexandre Poitras élève des poules à une soixantaine de kilomètres de Whitehorse.
Photo : Page Facebook de Pond Creek Farm

 

Au Yukon, les habitants de Whitehorse, grâce à la position géographique stratégique de la ville le long de la route de l’Alaska, jouissent toute l’année d’une variété respectable de produits alimentaires, à prix sensiblement comparable aux autres villes du pays. La grande majorité des denrées alimentaires sont livrées par camion, plutôt que par avion.

Si ce système permet aux magasins d’afficher de meilleurs prix, il n’est toutefois pas sans inconvénient. En 2015, l’Aurore boréale rapportait que le territoire importait près de 95 % de ses denrées alimentaires du sud du pays. Il suffit d’une fermeture de route pour que les communautés soient privées de leur approvisionnement hebdomadaire. Ça a été le cas en 2012, lorsque des coulées de boue sur la route de l’Alaska avaient entraîné une pénurie dans les épiceries. Le recours au massif avion militaire « Hercules » avait été nécessaire pour ravitailler la population.

Ce sont les communautés les plus éloignées qui souffrent le plus de ce système d’approvisionnement. Déjà, il faut plusieurs jours, voire jusqu’à une semaine, pour que les aliments rejoignent la capitale du Yukon, à plus de 2000 km de route de ce bandeau près de la frontière canado-américaine où se concentre 85 % de la population canadienne. S’ajoute un relais pour atteindre les autres communautés. Par exemple, pour arriver à Old Crow (à 770 km de Whitehorse et à 192 km du cercle arctique), les aliments doivent être envoyés par avion-cargo. Bref, à l’extérieur de la capitale, des produits que l’on considérerait ailleurs comme « invendables » sont vendus à prix fort, même si leur fraîcheur a souvent souffert de tout ce transport.

Le pouvoir aux consommateurs

Pour contrer cette dépendance au Sud et assurer la sécurité alimentaire dans le Nord, il importe de soutenir le secteur de l’agriculture locale. Plus facile à dire qu’à faire?

Karina Lapointe était propriétaire du Café balzam à Whitehorse, une crêperie dont le menu était inspiré de la cuisine boréale à base de produits locaux et de saison. Selon elle, il est évident que pour s’approvisionner en produits locaux tout en rentabilisant son entreprise, il faut faire preuve d’une extrême persévérance. Si certains clients ont conscience de la valeur du concept de la ferme à la table, ils sont loin d’être la majorité et il reste à faire beaucoup de travail de sensibilisation.

« Ce n’est pas facile de continuer dans la ligne locale. C’était beaucoup plus facile pour moi d’acheter ma viande en Alberta et de cuisiner des légumes provenant des fermes du sud, sans avoir aucune idée s’ils ont été aspergés de pesticides », explique Karina Lapointe. Au cours de son expérience au café, elle a dû sensibiliser la clientèle et adapter son menu selon les saisons. Elle reste toutefois convaincue qu’il s’agit de la meilleure façon de faire : pour elle, c’était local ou rien. « En plus d’avoir meilleur goût, les aliments biologiques provenant de fermes à proximité n’ont eu besoin que de très peu de transport, et ont donc un impact environnemental moindre », ajoute-t-elle.

En avril 2018, le seul marché fermier à avoir pignon sur rue à Whitehorse, Farmer Robert’s, a fermé définitivement ses portes. Le propriétaire, Robert Ryan, évoque la difficulté de convaincre le public de payer plus pour des produits de meilleure qualité. C’est donc le consommateur qui aurait le dernier mot. Mais comment éviter que le fardeau d’un système déficient se retrouve sur la facture du panier d’épicerie des habitants du Nord?

Initiatives prometteuses

Malgré les difficultés que l’on connaît, des exploitations continuent de voir le jour. Selon Stéphanie Bourret, membre du conseil d’administration de l’association Yukon Young Farmers, le territoire compterait plus de 140 fermes.

Il y a deux ans, Stéphanie Bourret et son partenaire Alexandre Poitras ont mis sur pied la ferme Pond Creek, à Mendenhall, à une soixantaine de kilomètres à l’extérieur de Whitehorse. À l’heure actuelle, ils élèvent des poules et projettent d’agrandir leur serre pour produire légumes et fines herbes toute l’année.

« Il faut développer de nouvelles techniques d’agriculture, parce que les conditions climatiques ne sont pas idéales. On a beaucoup d’ensoleillement en été, mais la saison est courte alors ici, on privilégie l’agriculture en serre chauffée ou dans des jardins surélevés, plutôt que dans le sol », explique-t-elle.

Outre le climat, d’autres enjeux rendent la pratique de l’agriculture un peu plus difficile qu’ailleurs, tels que l’accès à la propriété et la gestion de la faune sauvage. Malgré tout, celle qui se définit comme une « rookie de l’agriculture » estime que le secteur au Yukon est prometteur, car tout commence à peine à se définir.

Christine Lepage, jeune propriétaire de la toute récente ferme Sunroot Farm, abonde dans le même sens. Elle qui s’est lancée dans ce projet initialement « pour que ses légumes goûtent quelque chose » a vite réalisé les impacts positifs que l’agriculture locale a sur l’environnement, les gens et leur mode de vie. Selon elle, beaucoup de jeunes choisissent ce domaine parce qu’ils veulent faire leur part.

« Il s’agit de nourrir sa communauté, plutôt que de vouloir nourrir toute la planète. Dans un monde idéal, il faudrait que chaque famille ait sa petite serre, ses poules et ses cochons et se fournisse elle-même en nourriture. Mais comme ce n’est pas tout le monde qui veut faire ça, ça prend quelques personnes qui se dévouent à la culture maraîchère, porcine, etc. afin de nourrir leur communauté. »

Selon elle, il est évident que ce sont les consommateurs qui détiennent la clé de la souveraineté alimentaire dans le Nord.

« Ça prend un mouvement. Il faut simplement que tout le monde se dise : “c’est ça qu’on veut : on veut manger local” et ça va devenir beaucoup plus accessible. »

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