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De la parole aux actes : le double discours des Yukonnais

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Thibaut Rondel

C’est devant la justice du Yukon que se jouera cette semaine l’avenir du bassin hydrographique de la rivière Peel. Au centre des enjeux : la protection du site et de sa biodiversité ou l’ouverture des sous-sols de la région aux appétits féroces des minières et des marchands d’énergie.

Battu en première instance, on peut s’attendre à ce que le gouvernement du Yukon refasse dès demain des pieds et des mains pour convaincre la Cour d’appel de l’inanité du plan d’aménagement du bassin.

Publié par une commission d’experts à l’issue de sept ans d’études et de consultations, le plan recommande que 80 % du territoire soit protégé, les 20 % restants demeurant ouverts à un développement soigneusement contrôlé. Une recommandation qui réellement ne satisfait pas plus le pouvoir conservateur et les compagnies minières que les écologistes et les Premières nations concernées.

Pourtant, la décision de la commission d’aménagement du bassin de la Peel sonne juste. Les indignés invoqueront peut-être le caractère universel de la biodiversité et la suprématie de la nature sur les activités humaines, mais au fond de l’affaire, il serait cependant utopique et franchement malhonnête de la part des Yukonnais de militer pour une protection intégrale de ces espaces.

Le Yukonnais passe certainement au Canada pour un original un peu bohème, un peu nature, mais il faut bien se rendre à l’évidence que bien que très éloignée de celles de l’Alberta et la Saskatchewan, son empreinte écologique rivalise toutefois certainement plus avec celle des habitants de Los Angeles qu’avec celle des Baka du Cameroun.

Le rapport Planète vivante de WWF a ainsi révélé l’année passée que si tout le monde vivait comme un Canadien moyen, l’humanité aurait besoin de 3,7 planètes pour soutenir ses activités. En terme d’empreinte écologique, le pays occuperait donc la 11e place d’un classement dominé par ces minuscules pays très riches que sont le Koweït, le Qatar et les Émirats arabes unis.

La performance canadienne est bien malheureuse, soit, mais demandons-nous alors : si tout le monde vivait comme un Yukonnais moyen, combien de planètes faudrait-il donc à l’humanité pour subvenir à ses besoins sans épuiser trop rapidement les ressources renouvelables? Une vie moderne au territoire peut-elle rimer avec respect de la nature et amour des grands espaces?

Soyons honnêtes avec nous-mêmes et regardons le Yukon pour ce qu’il est vraiment : un bout de taïga hostile, où les systèmes de chauffage doivent tourner à plein régime pour venir à bout d’un hiver long et rude; une terre éloignée où les ananas, jacuzzis et autres marchandises commandés sur Internet voyagent par air et par terre sur des milliers de kilomètres; un endroit du monde d’où les habitants ne peuvent s’échapper pour un voyage d’agrément qu’en Boeing 737; un territoire où les camionnettes sont légion, les distances hors du commun et où la facture à la pompe s’élève à plus de cent dollars pour le conducteur moyen.

À moins de vivre sur une ligne de trappe et de produire sa propre nourriture, le Yukonnais moyen coûte un bras à la planète. Beaucoup plus qu’un humain lambda. La leçon de morale écologique peut donc passer à la trappe, puisqu’adopter une telle attitude reviendrait tout simplement à détourner les yeux de l’origine de nos sources d’énergie quotidienne.

Pour ces indignés de comptoir, les compagnies pétrolières pourraient ainsi bien forer jusqu’au sang les côtes nigérianes à l’autre bout du monde. Mais que ces multinationales envisagent seulement de creuser un trou dans cette arrière-cour vierge et miraculeuse qu’est la Peel leur est impensable.

La protection de l’environnement constitue pourtant bel et bien une priorité au Yukon, mais la sauvegarde du mode de vie de ses habitants et le confort d’un endroit sauvage et encore immaculé en est une autre. Et si les Yukonnais veulent être altruistes et sincères à l’endroit des autres peuples, il faut qu’ils se convainquent que ces deux priorités-là ne sont pas toujours compatibles malgré les apparences.

Au regard des réalités de notre monde, l’option proposée par la commission d’aménagement du bassin de la Peel doit ainsi être perçue comme une sage possibilité d’équilibre entre les intérêts écologiques et économiques du territoire. Le Canada est l’un des rares pays au monde en mesure de mettre en œuvre des processus et des outils de régulation fiables afin de veiller à la gestion rigoureuse d’un tel plan. Il faut en profiter intelligemment. Mais pour ce faire, faudrait-il encore que notre gouvernement cesse de courber l’échine devant l’industrie et fasse preuve d’un peu plus de courage politique; qu’il régule le secteur de l’énergie, mette un terme à son soutien aux énergies fossiles et s’engage une bonne fois pour toutes sur la voie des énergies renouvelables.

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