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Chronique – L’écologie est-elle le nouvel ennemi du féminisme?

Julie Gillet

L’ampleur des changements climatiques est sans précédent. Les effets de ces changements sont plus marqués et se produisent à un rythme plus rapide dans le Nord qu’ailleurs dans le monde. Face à ce constat, réduire son impact environnemental est devenu le mantra de nombreuses personnes. Dont moi.

Photo Pixabay

 

Pour la survie de la planète, des abeilles et des glaciers, je me suis mise à consommer moins, consommer mieux, manger local, refuser les produits transformés, réparer, coudre, recycler. Décrypter les étiquettes, m’informer et passer des heures sur Internet à chercher comment voyager sans faire exploser mon bilan carbone. Me déplacer à vélo, fabriquer mes produits d’entretien, mon pain et mon kombucha.

Produire tout ça de mes petites mains me procure une joie immense, sorte de pied de nez au capitalisme, à la société de consommation et au culte du toujours plus vite. Il n’empêche, je m’interroge. Suis-je en train de trahir les féministes qui se sont battues avant moi pour me libérer des contraintes ménagères et me donner accès au travail rémunéré, garant de l’égalité entre les hommes et les femmes? L’écologie est-elle le nouvel ennemi du féminisme?

Car ce sont bien souvent les femmes qui s’activent en cuisine pour sauver la planète. Pas parce que c’est dans leurs gènes, mais parce qu’on leur a appris depuis toute petite à s’occuper des autres, à être gentilles, à donner sans compter et à se sacrifier pour le bien de la communauté. Et parce que les femmes, encore aujourd’hui, passent près d’une heure par jour de plus que les hommes à préparer les repas et faire le ménage ou la lessive. C’est donc « tout naturellement » elles qui prennent en charge ces nouvelles tâches écoresponsables, soucieuses d’offrir à leur famille tous les produits sains qu’elle mérite.

Réduire son impact environnemental, cela demande du temps. Du temps que l’on pourrait consacrer à étudier, travailler, se former, lire, rencontrer des gens, se faire plaisir, militer. Il est donc important de se questionner régulièrement. Ne suis-je pas en train de m’enfermer dans des activités ménagères chronophages qui m’éloignent des actions collectives? Ne suis-je pas en train de répondre à une nouvelle exigence de féminité m’imposant de performer dans la sphère privée, au détriment de la sphère publique?

Le vrai combat écologique ne se mène pas à la maison. Il se gagne dans les lieux de pouvoir et d’influence. Modifier nos comportements personnels, c’est bien. Obliger les gros pollueurs à en faire de même, c’est mieux. Notre jus bio pressé à froid ne détruira ni le capitalisme, ni le patriarcat. Le temps passé à préparer des petits pots maison et à laver des couches, c’est du temps que nous ne passons pas à mettre nos compétences techniques, intellectuelles et pratiques au service de la lutte collective pour une société plus durable.

Alors, oui, bien sûr, en 2020 je continuerai d’aller chercher mon panier bio à la boulangerie tous les lundis, à refuser les achats inutiles et à fabriquer ma pâte à tartiner aux noisettes. Mais je n’oublierai pas de participer aux mouvements citoyens, de prendre la parole pour dénoncer publiquement les injustices climatiques et de faire pression sur les entreprises polluantes. Et de veiller à une juste répartition des tâches à la maison. Parce que les femmes et les hommes ont tout à gagner à s’impliquer davantage, en cuisine comme dans les parlements.

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