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Chronique d’un trucker : un nouveau départ

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Yves Lafond

Vendredi 2 février  2018 6 h : derniers bagages à embarquer, dernières vérifications avant le départ. Essayer de ne rien oublier. Si ça arrive, il ne sera pas question de revenir à la maison. Je pars pour deux mois. Deux mois! Shit! Je peux pas croire que je vais aboutir là encore une fois. Pourquoi je m’en vas là? Ça fait cent fois depuis deux jours que je me la revire dans la tête cette question. Ça donne rien de la ressasser une fois de plus. J’ai donné ma parole, ça fait que : c’est ça qui est ça! Le sentier que la vie me fait suivre arrive parfois à des passages durs à traverser comme un long portage. Je suis trop vieux pour me battre contre ma destinée. Je ne suis pas Don Quichotte. Je ne le suis plus.

Je ferme la porte derrière moi, en espérant que, malgré la misère et l’épuisement, ça se passera aussi bien que la dernière fois. Après un hiver sur la glace, on aurait dit que ce blanc mur à mur, au ciel comme à terre, m’avait blanchi moi aussi. Je me sentais comme si je venais de terminer un grand cercle pour revenir à mon point de départ avec mon truck enfin vidé d’une cargaison malsaine et après, léger comme l’air, prêt à me recharger de fraîcheur.

Yves Lafond repart sur les routes de glace du Grand Nord canadien. Photo : Yves Lafond


Mardi 6 février 2018 : voyage # 2 Je suis arrivé à Yellowknife samedi soir après deux jours d’un voyage sans histoires. Le lendemain matin, je me suis rendu à la cafétéria du camp vers les 7 h, mais en réalité il était 8 h. Aussi bien ajuster ma montre, je vais peut-être passer un bout de temps dans les parages. Une fois en dedans, ça ressemblait à peu près à ce que je m’attendais; une dizaine de tables alignées avec la précision d’une équerre militaire. Les murs où ornent quelques mémos nous rappelant l’importance de la sécurité, une table à steam et un comptoir à sucreries cuisinées maison sont les seules décorations que je verrai de tout l’hiver. Que pourrait-on attendre de plus d’une roulotte de chantier, même si elle est située en pleine ville? D’ailleurs, Yellowknife ressemble un peu à un chantier. Je n’ai jamais réussi à saisir l’âme de cette ville. Aussi bien se faire une idée tout de suite. De toute façon, je ne suis entré ici que pour le café. Je me dois de suivre avec rigueur la même ligne de conduite que je m’étais donnée la dernière fois que j’étais ici : « quoi qu’il advienne, tout accepter sans se plaindre de rien ». Ça avait marché sublimement. Espérons que ça va être pareil. Mais ça, c’est comme la foi; des fois, on doute. Le café devrait être la première affaire à accepter. S’il a le goût habituel auquel on a droit dans ce genre d’endroit, on peut s’attendre à une fade mixture évoquant une faible parenté avec l’eau de vaisselle. C’est là qu’on se rend compte qu’on est loin de la Colombie. À la première gorgée, il me surprend : il n’est pas si mauvais. À la deuxième, je le trouve presque bon. Je me trouve une chaise libre à une table dans le fond déjà occupée. Deuxième surprise; ils parlent tous français. La dernière fois, j’étais le seul. Ah, ben, coudonc. Après la petite jasette qui suivit, je me suis attelé à la longue tâche de l’Inscription sur la route de glace : prendre possession des cartes pour faire le plein, le scannage du permis, des examens de savoir comme à l’école, le test de pipi pour la « droye » et patati et patata. Ça m’a pris deux jours. Qu’à cela ne tienne : la route est fermée. Un blizzard hurle sur la toundra depuis le vendredi. C’est moins stressant. On est moins dans l’impatience devant la lenteur des procédures.

15 février 6 h : Est-ce que je devrais noter dans mon journal que ce voyage-ci est allé en montant vers la mine comme sur des roulettes? Ou encore, mentionner l’angoisse de rouler dans la noirceur avec un vent rugissant de travers et du sentiment contradictoire de sécurité de regarder tout ça de l’autre côté de mon panorama vitré? Du froid s’intensifiant grâce à ce chr… de vent s’intensifiant tout autant? Ou de la fascinante conversation au retour avec cet Indien de la Nation Tli’cho qui me parlait des ravages des pensionnats sur sa famille? Ou encore de ce lever de soleil jaunâtre sur la toundra qui m’a rappelé un gros événement; non, deux qui s’étaient passés la dernière fois que j’étais ici? Cette fois-là, il y a sept ans, où j’étais totalement absent des écrans radars en me cachant dans ce blanc camouflant.

Ça va être pour une autre fois. Je ne parlerai rien de tout ça parce qu’il est 6 h du matin. Je suis sur la ligne A de départ prévu pour 6 h 20. Avant même de commencer cette dure journée, je suis déjà brûlé ben raide. J’ai fini mes préparatifs (chargement, paperasse et tout le tralala) à 10 h 30 hier soir après un retour sans arrêt en provenance de la mine. J’ai soupé après. La douche a sauté. Je me la réservais pour ce matin. Quand je me suis réveillé, une jambe ne voulait plus suivre. Le genou était jammé. Hier soir au chargement, une glace hypocrite m’a fait partir les deux pieds et je me suis planté ben d’aplomb. À matin, je boite en éclopé. Elles sont où mes Motrin? Chu’s vraiment magané.

Booonnnggg! La cloche du temps dur vient de sonner. J’espère qu’après m’être accoutumé à une certaine routine, je retrouverai mon énergie, et ma jambe et ma tête. À dans deux jours.

Note : Ceci est un condensé d’un journal de bord que j’essaie de tenir tant bien que mal presque tous les jours. Pour ceux et celles qui désirent en savoir plus comment ça se passe sur la route de glace, peuvent toujours me suivre sur une page Facebook intitulée « nomade arctique ».

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