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Chronique d’un trucker : Thaïlande, Casa Loma et Yukon Jack

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Yves Lafond

Après un dur hiver passé sur des lacs gelés, où, même dans l’infinie et blanche toundra, emplie par l’absence totale de reliefs, j’y trouve trop facilement mes repères, je me suis dit que je méritais bien un p’tit break afin d’aller me dépayser. J’avais assez vécu dans l’absolu pour un bout.

Photo : Yves Lafond


L’Asie, pour le dépaysement, loin de mes repères, ça devrait faire. Mais par quel pays commencer? Après avoir épluché les destinations possibles sur la carte, mon doigt s’est accroché sur la Thaïlande. Pour toutes sortes de raisons. Ce pays ne vivant pas avec les douloureuses cicatrices d’envahissement de Blancs et leur Coca-cola ou de tout autre envahisseur d’ailleurs. Il n’a pas connu non plus le joug de dictateurs sanguinaires. Mais il m’attirait aussi pour ses contrastes. Les enseignements bouddhistes entretenus avec rigueur depuis des millénaires vivant côte à côte avec les pires péchés que la terre peut porter. Si on considère le sexe débridé comme étant un péché. Mais pas rien que ça. Le Triangle d’or où le commerce d’opium servait toutes sortes de causes politiques pour différents pays comme le Myanmar (Birmanie), le Cambodge, le Vietnam, la Chine, etc.  Le buffet chinois du crime. Je voulais voir tout ça. Comme je ne suis pas du genre à trop préparer mes voyages après le premier ou le deuxième soir, je ne savais pas sur quoi j’allais tomber. Si j’avais eu encore vingt ans, il aurait été clair que je me serais enligné tout de go sur le Red District au lieu des temples. À cet âge, quand on a les hormones collées au plafond, le silence de l’air ambiant empli d’encens, troublé seulement par le « bong » vibrant des gongs ou des cloches géantes est beaucoup moins attirant que les lumières criantes des pancartes couronnant les rues cacophoniques du Red District (Patpong). Mais là, je n’ai plus vingt ans. S’il faut sortir en vitesse d’une situation corsée, je cours bien moins vite. Ce n’était donc pas la priorité. Mais vivant très bien avec cette doctrine de mon cru prônant que la voie de la sérénité passe par autant de ruelles sombres et tortueuses que de belles voies lumineuses, il était certain que je trouverais le moyen d’aller faire mon p’tit tour dans ces quartiers mal famés. Ça, c’est ma justification pour les bien-pensants. Dans le fond, j’avais juste le goût d’aller voir.

De retour au bercail

Vendredi soir. Depuis mon retour, il y a quatre jours, je dors à peu près tous mes après-midi, et me traîne les pieds le reste de la veillée. Maudit  « jet lag ».

Pas mal pour un gars qui a passé le trois quarts de sa vie sur la trotte. Peu importe que ça se passe dans un camion ou dans un avion à réaction, il m’a toujours été garanti que rendu à destination, je perds mon allure. Comme si des parties de moi-même n’arrivent pas à suivre à la même vitesse. Elles arrivent une à une à leur propre rythme pendant parfois un jour ou deux. Avec des brides d’images dans leurs bagages, elles me rejoignent graduellement, en me faisant revivre les souvenirs du périple à mesure qu’elles me réintègrent.

C’est comme ça et ça l’a toujours été. Un gars normal aurait changé de vie depuis longtemps. Il faut croire que je ne… never mind. Je refuse de me dire je suis rendu trop vieux pour me trimballer pendant deux jours et deux nuits entre des avions et des aéroports. Mais ce soir, je doute. Pour me consoler, je suis pas mal certain que j’aurais été aussi pucké dans ma vingtaine. C’est peut-être l’être humain qui n’est pas fait pour voyager si vite. Autour de la planète en tout cas. Parce qu’en Asie, où le jour est la nuit et vice versa, il serait peut-être plus approprié de traverser cet océan en bateau. Un bateau pas trop vite à part ça. Question de s’adapter. Ah! Si j’étais plus jeune.

Pis la voisine qui insiste pour que j’aille les rejoindre tantôt leur raconter mon voyage et lui prouver que je ne suis pas en train de me momifier. Si ce n’était pas d’elle, je retournais m’effoirer dans le sofa pour une heure avant d’aller m’écrouler dans mon lit pour la nuit.

Je les connais que trop les voisins; je le sais qu’après avoir jasé pendant une heure, comme c’est vendredi, on va se ramasser au Casa Loma. Et pourquoi pas? Au point où j’en suis. Aller m’épivarder sur le plancher de danse jusqu’au last call, avant de passer la journée du samedi sur le bord de mon lit de mort. Je dormirai probablement comme un bébé le soir venu. Peut-être que j’entreprendrai enfin le dimanche sur le bon pied. Celui que je n’arrive plus à trouver. Je le sais bien que ça fait bizarre comme manière de penser, mais on est au Yukon, n’est-ce pas? Ça constitue peut-être le remède de cheval dont j’ai besoin. Si ça marche, je l’appellerai le tonique Yukon. Pas pire que de boire des orteils gelés.

Les voisins!

Je ne sais même pas par où commencer. Raconter le départ? L’escale à Shanghai? La jungle? Les esprits flottant partout dans le pays et vus par tout le monde? Mon fils Jean-Kristof? L’opéra à Hong Kong? Avant même de prendre le vol de retour, je me posais cette question. J’étais déjà tout mêlé dans mes images. Laquelle dominait?   Puis il y a eu cette Chinoise sur ce vol de retour.   Elle… . À bien y penser, je n’en parlerai pas à la voisine.

Le Casa Loma! En entrant, ça sent! Ça se sent que ça va brasser à soir. Il y a un peu d’Inuvik, un peu de Fort McPherson, d’Old Crow et de Teslin aussi. La moitié du Yukon et du Nord est là.

Être vaniteux, je prétendrais qu’ils sont tous venus pour moi. Ce n’est pas un de mes défauts, mais ce soir-là, au Casa Loma, je fais comme si. Ils ont fait ces milliers de kilomètres pour célébrer mon retour. Ce n’est que vanité bien placée. La réalité est moins rose. Il y a un type d’Old Crow qui est ici ce soir pour profiter encore un peu de ce que la vie a de beau à offrir. Il est en ville pour des traitements contre le cancer. Un autre de plus. Mais comme ce soir il est ici pour le plaisir, alors amusons-nous. Pour ça, Yukon Jack est une valeur sûre.

Clint a passé sa guitare et son micro à un grand type de je ne sais trop quel village qui fait vibrer la place dans le rockabilly. Il y a plein de belles filles qui ne demandent pas mieux que de se faire inviter sur le plancher de danse déjà pas mal occupé. Je n’en reviens pas de trouver l’énergie pour danser deux ou trois « tunes » d’affilée. Je ne sais pas ce que j’aurai de l’air demain matin, mais à soir, on est donc content d’être revenu au Yukon.

En même temps, je suis encore un peu ailleurs. À Hong Kong dans un opéra. Jean-Kristof habillé en toréro enterre de sa voix de baryton la cinquantaine de choristes et l’orchestre symphonique. Il se déplace sur la scène comme s’il allait empaler la bête. Mais non de son épée, mais plutôt de sa voix ébranlant les murs de l’amphithéâtre, c’est mon cœur de taureau qu’il transperce de joie et me cloue sur mon siège.

Le Casa Loma et la scène de Hong Kong se mêlent pour former un tableau unique composant le cadre d’un opéra dramatique sans queue ni tête. C’est la première image m’arrivant du lointain. Je suis curieux de voir la prochaine.

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