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Chronique d’un trucker : Mon ami imaginaire

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Yves Lafond

Dans une chronique antérieure, j’avais déjà mentionné Ciudad Juárez au Mexique en la référant à de souvenirs lointains. Peut-être pas si lointains, puisque j’y reviens.

Son père était mort aux premiers temps de nos amours. Je ne l’avais guère connu qu’à l’hôpital. Mais peu de temps après, quand je m’y trouvais le dimanche, nous faisions, à mes yeux, la plus étrange des activités. Avec un panier de nourriture, nous allions au cimetière et faisions un pique-nique. Nous étions quelques-uns : un oncle, une cousine, des enfants. Assis en avant de la tombe, on mangeait, on discutait, on avait même le droit de rire. Cette coutume me semblait bizarre et me mettait mal à l’aise. J’étais poseux de questions à l’époque. Que faisions-nous là? Je n’ai vraiment jamais eu autre réponse que celle me disant que ce n’était pas vraiment de mes affaires et que de toute façon, je ne comprenais jamais rien. C’était frustrant pour le jeune fougueux que j’étais.

Quelques années plus tard, je suis tombé par hasard sur un film dont l’action se passait au Nouveau-Mexique : The Milagro beanfield war. Une chicane entre un promoteur blanc et des Chicanos autour d’une canalisation d’eau servant à irriguer un lopin de fèves grand comme ma main. Un vieux, un peu en retrait, discutait de la situation avec son ami mort. Il lui donnait à manger, ils buvaient ensemble et plus. Cet angle m’interpellait.

C’est quand je cherchai à comprendre la fête des Morts que j’ai enfin allumé. Trente ans plus tard. Trente ans pour comprendre une croyance si simple. Elle avait peut-être raison; des fois, je ne comprends pas vite. C’est pas comme si je m’étais posé la question quotidiennement toutes ces années, mais tout de même.

Pour résumer : les Mexicains continuent à entretenir des contacts avec leurs morts comme avant. Ils leur donnent à manger et les invitent même à la fête une fois par année.

Photo: Pixabay

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Pourquoi toute cette réflexion? Parce que des morts, il y en a eu pas mal depuis un boutte. La liste inclut mon meilleur ami John. Pourquoi le titre « meilleur ami »? Dur à dire. Je ne m’étais même jamais posé la question avant de l’écrire à l’instant. Je sais cependant pourquoi j’aimais sa compagnie. Je le sais depuis longtemps… depuis que je le connais. Avec lui, je pouvais parler de n’importe quoi. Tout l’intéressait : politique, actualité, musique, littérature. Surtout littérature. En fait, quand on tombait sur ce sujet, c’était surtout lui qui parlait. C’était un expert. Il était calé là-dedans. C’était un traducteur. J’étais toujours un peu impressionné par sa culture. Je pense que toute notre gang l’était. Sur les autres sujets, on échangeait sans nous lasser. J’étais pas toujours d’accord avec lui. Dans ce temps-là, je le traitais d’hostie de snob. D’hostie de snob du Devoir ou de La Presse. Qu’à force de les lire, il commençait à leur ressembler! Il riait. Il ne se choquait jamais. C’était juste pour le provoquer. Il n’était pas snob pour cinq cennes. Il ne m’a jamais regardé de haut parce que je n’étais qu’un trucker.

Nous avons été colocs deux fois. Je l’ai connu quand je suis arrivé dans le Nord la première fois il y a une trentaine année de ça. C’était à Cassiar. Il m’a hébergé le temps que je me place les pieds. C’est au cours de cette période j’ai vu que c’était un maudit bon gars. Il hébergeait son jeune frère aussi qui était de mon âge. Le trio que nous formions… j’aime mieux pas en parler. Les soirées mémorables… il ne faut pas en parler non plus. Quelques années plus tard, de retour au Québec, ce fut à mon tour de lui rendre la pareille. Il est resté une couple d’années. Jusqu’à ce que l’amour l’emmène en ville.

Depuis, chaque fois que je retournais au Québec, je ne manquais jamais de reconnecter. Le meilleur gars au monde avec qui prendre une bière. Il me questionnait sur le Yukon. Avait-il beaucoup changé? La librairie Fireweed sur la Main existait toujours? Untel ou unetelle était encore en ville? Par mes mots, il revivait son Yukon. Je lui envoyais les journaux locaux pour le faire ch… Je savais qu’il s’ennuyait d’ici. Il avait passé onze ans dans les parages. Pas de pitié pour les fuyards!

Quand il est parti pour de bon, j’aurais pu envoyer un mot, un petit texte, quelque chose. C’était le moins que je pouvais faire. Je n’ai rien fait. J’ai bien commencé à essayer de griffonner quelque chose, mais rien de bon ne sortait. Tout a fini aux poubelles. Quand bien même je voudrais me reprendre, les funérailles sont déjà loin en arrière. Le temps passe et atténue la culpabilité.

Le petit train-train du quotidien revient et nous embarque en passant. Puis, tranquillement, sans m’en rendre compte, je commence à penser à lui des fois. Après avoir vu un bon film ou entendu une bonne toune. Je me demande ce qu’il en penserait. Aime-t-il ma chronique? Je recherche encore son approbation. Je crois que c’est ce qu’on faisait tous. Il était notre conscience. Je le vois, avant d’émettre son opinion, relever le sourcil en signe de réflexion. Je le vois de plus en plus souvent. On jase de toutes sortes d’affaires. Ça me fait rire de le provoquer en parlant de Trump. Comme avant. Plus qu’avant. Pas besoin de retourner au Québec pour le voir. Pas besoin d’écrire ou de téléphoner. Juste à y penser et il est là. Comme mon père, comme mon frère. Je n’ai qu’à montrer une vallée ahurissante à mon père assis à côté pour que mon frère sorte la tête de la couchette pour voir lui aussi. Ils sont impressionnés de me voir passer à travers un blizzard. Mon père m’approuve maintenant dans mes choix. Mon frère aussi. Comme il l’a toujours fait.

Maintenant, je comprends le Mexique. Peut-être que je les emmènerai en pique-nique tous les trois. John est devenu mon ami imaginaire.

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