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Chronique d’un trucker : Moi mes souliers

Yves Lafond

L’autre jour, à la radio, jouait cette vieille toune qu’on n’entend plus jamais chantée par Félix Leclerc qu’on n’entend plus, lui non plus. Pourtant, quand j’étais petit, on l’entendait à tout bout de champ. C’était une des chansons préférées d’Amédée Richer, notre voisin qui avait grandi chez nous. Même après l’expropriation (le damné aéroport de Mirabel) où il a fallu s’expatrier, il nous a suivis et a continué à être notre voisin. Sa famille ne manquait jamais un party de voisins ou de famille. Comme en été, on était moins dans la chanson à répondre et plus dans la bonne chanson, Moi mes souliers était celle qu’il préférait chanter de sa grosse voix.

Photo : Yves Lafond


Je ne tombe pas dans la nostalgie ici. C’est juste que ces paroles entendues maintes et maintes fois n’ont jamais eu plus d’effet sur moi que l’eau qui coule en cascade sur les roches d’un ruisseau. Cette eau passe parfois pendant mille ans avant qu’on voit le changement qu’elle apporte.

Ça a été le cas pour cette chanson. Ce n’est qu’en l’entendant l’autre jour que j’ai cliqué. Elle raconte grosso modo que le gars s’est toujours laissé mener par ses souliers. Qu’ils l’ont traîné dans la boue et chez les fées! Il rajoute qu’il faut se dépêcher à salir ses souliers si on veut être pardonné. Je ne me rappelle pas ce que je faisais quand elle jouait, mais j’ai arrêté de le faire. J’ai écouté.

Elle m’a frappé en plein front. Je n’ai même pas eu besoin de la réécouter pour être certain de sa signification, je connaissais déjà les paroles par cœur. C’est juste que je ne les avais jamais entendues.

Pourtant. S’il y a quelqu’un qui les a mis en pratique ces paroles-là… Je les ai même affirmées à plusieurs reprises dans mes écrits. C’est rendu très haut dans ma conscience. Mais, suivre ses pieds, j’avais pris ça ailleurs. J’avais vu ça dans un film de chevaliers que les enfants regardaient et qui s’intitulait Chevalier. Le père conseillait à son fils qu’il venait de confier à un chevalier de suivre ses pas pour retrouver le chemin de la maison. Ces simples mots m’avaient traversé de bord en bord. C’était la première fois que j’entendais que c’était les pieds et non la tête qu’il fallait écouter.

Ils sont restés avec moi jusqu’à ce que je mette en pratique cette doctrine sortie d’un film sans importance. Mes pieds m’ont ramené ici au Yukon. Comme plus aucune vérité ne tenait, délesté de tout, ne comprenant plus rien à rien, ne faisant plus confiance à mon jugement, j’ai décidé de laisser mes pieds décider où diriger le prochain pas. Après tout, c’étaient eux qui les faisaient.

Ce n’est que des années plus tard que j’appris que cette théorie des pieds émanait d’un obscur professeur de Yale très instruit. Son nom : Joseph Campbell. Il a étudié toutes les mythologies de l’Afrique jusqu’aux Inuits en passant par le Japon et en est venu à une conclusion : elles se croisent toutes et dans les histoires autochtones et dans les histoires religieuses.il n’y en a finalement qu’une seule. C’est ce qu’on pourrait appeler la vérité universelle. Vous pouvez le lire dans « le héros aux mille visages » si ça vous tente. Mais c’est tellement dur à comprendre. Moi, j’ai rien compris. Mais un autre l’avait compris et c’est Georges Lucas. C’est lui qui l’avait cité pour expliquer son inspiration pour Star War. Il est devenu la référence par la suite pour les scénaristes. D’après moi, c’est là le génie de Lucas : voir ce que les autres n’ont pas vu. Apparemment, depuis ce temps, les scénarios sont inspirés de son livre. Comme la force. Il se serait inspiré d’un autre obscur personnage de Montréal : Arthur Lipsett. Il a fait un court métrage à l’ONF : 21-87. Une autre affaire pas comprenable. Sauf pour Lucas.

Pour en revenir à Félix Leclerc, je ne pense pas qu’il avait lu Campbell avant d’écrire cette chanson. Elle a été écrite à peu près en même temps et Campbell était vraiment obscur dans ce temps-là. Il avait lu toutes les mythologies et Leclerc n’avait que regardé autour de lui. Pour en venir tous les deux à la même conclusion. Extraordinaire, ce Leclerc. La citation de Campbell à ce sujet allait comme suit : « Nous devons laisser aller la vie que nous avions prévue de manière à accepter celle qui nous attend. »

Mais là, je parle, je parle et je semble m’éloigner. Pas tant que ça. Je pense que la plupart du monde qui a abouti ici les a suivis ses pieds. Et les suivent toujours. J’ai pour mon dire : que ceux qui ne fittent nulle part ailleurs au Canada aboutissent souvent ici au Yukon. Je ne me suis jamais ramassé dans une situation pas mal corsée dans le bois avec quelqu’un d’ici qui a émis le sentiment : « Là, j’aimerais ça être ailleurs. » Par contre, je l’ai entendu ailleurs. Ici, c’est toujours pareil : « Ce qu’il faut faire pour s’en sortir, on va le faire. » C’est de ce bois-là qu’on est fait, nous autres les Yukonneux. C’est de ce bois-là qu’on se chauffe. Peu importe nos origines. Elles ne comptent plus vraiment quand on est poigné avec un canot fracassé à trois jours de marche ou avec un skidoo stâllé. Ça pourrait être cette résilience qui nous unit.

Tout ça pour dire que je vais suivre mes pieds encore une fois. En effet, au moment de lire ces lignes je serai parti ailleurs. Sur la glace dans les Territoires du Nord-Ouest pour le reste de l’hiver. Entre Yellowknife et les mines de diamant. J’y suis allé déjà et, pas de farce, si j’avais écouté ma tête, c’est pas là que j’irais. Mais comme ce sont mes pieds qui ont décidé…

Je vous en redonne des nouvelles… peut-être.

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