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Chronique d’un trucker : Les lumières qui allument des souvenirs

Yves Lafond

La neige a commencé à crisser sous les pieds. On vient de tourner la dernière page du calendrier. Il n’y a pas d’erreur, décembre est arrivé. De retour en ville aux derniers jours de novembre après un séjour à l’extérieur, il était agréable revenir dans une ville scintillante de couleurs féeriques.

C’est fou l’effet que peuvent provoquer quelques ampoules posées tout croche dans des petits arbres qu’on remarque à peine durant l’été. C’est comme si j’avais une guirlande de lumières accrochée autour du cœur qui s’allumait en même temps.

À l’approche des fêtes, Whitehorse prend au fil du temps des airs de village enchanté.

Le temps a beau filer à la vitesse d’une comète, la magie des fêtes ne m’a pas encore quitté. Des souvenirs de Noël, j’en ai un plein traîneau. Tellement empilés les uns par-dessus les autres qu’ils s’entremêlent dans un amalgame à faire rougir de honte les cerveaux artificiels.

Les mille et une ampoules aux couleurs scintillantes réussissent encore à créer l’effet de la magie de Noël dans les villes et dans le cœur de ses citoyens. Photo : Yves Lafond

Les mille et une ampoules aux couleurs scintillantes réussissent encore à créer l’effet de la magie de Noël dans les villes et dans le cœur de ses citoyens. Photo : Yves Lafond


Il est vrai que les Noëls d’aujourd’hui n’ont plus grand-chose à voir avec ceux d’antan.

Chez nous, les fêtes se déroulaient toujours de la même manière. Ça se passait en trois temps. Il y avait d’abord le réveillon avec les parents. Le lendemain, le 25 au midi, on se rendait chez les grands-parents paternels qui étaient nos voisins. Nous étions les seuls enfants, donc gâtés pourris de cadeaux par tous les oncles et tantes. Et finalement, on se levait de table pour aller dans l’autre rang, le 25 au soir, chez mes autres grands-parents dans la famille de ma mère où là, ça brassait pas à peu près. Tous les oncles et tantes étaient jeunes, beaux et belles comme des cartes de mode. Toute la veillée, ils chantaient des chansons à répondre. Chacun avait la sienne. Nous, on courait partout. Chaque année, ma grand-mère avait un Tintin pour chacun des cousins. Il y avait tellement de bonheur qu’il fallait ouvrir une fenêtre pour en faire sortir.

Sauf cette année-là. Tout allait mal. Même ce qui allait bien allait mal. On aurait dit que l’avent s’affairait à saboter l’esprit des fêtes. La sœur qui m’enseignait, m’avait, comble de malheur, ciblé comme chouchou dès les premiers jours de septembre. Nul besoin de mentionner que la popularité auprès des chums était inversement proportionnelle à l’affection que pouvait me porter mon professeur… surtout si c’était une sœur. Après avoir jaugé la situation, j’en étais venu à la conclusion que l’estime des chums comptait plus que celle du prof.

Alors, je me suis appliqué avec toute la science à ma disposition, à inverser la vapeur en faisant toutes sortes de mauvais coups. J’étais pas un mauvais gars, mais j’avais un agenda. Ça a pas si bien marché. Au début, les chums se méfiaient. J’ai donc redoublé d’ardeur. Ça m’a emmené toutes sortes de tracas. Rendu fin novembre, début décembre, c’était rendu à un point tel que les fêtes semblaient menacées. J’ai eu beau modérer mes transports, les mauvais coups du mois d’avant me rebondissaient dans la face et aggravaient mon cas. C’était clair que je ne méritais aucun cadeau cette année-là.

Comme si c’était pas assez, la sœur, nullement découragée par mon attitude, tenta de me remettre dans le droit chemin en m’inscrivant à la chorale paroissiale qui chantait à la messe de minuit. Quelle sentence! Je ne sais pas si c’était pour mettre du baume sur ma plaie, mais elle embarqua aussi mon cousin Sylvain. Ça, ça me consolait… Lui pas. Il m’en voulait. Tout allait mal. Je ne voyais que ça. J’étais tellement aveuglé par mes malheurs que j’ai ignoré le fait que la belle Odile Paradis en faisait aussi partie.

La veille de Noël se déroulait toujours ainsi. On déballait les cadeaux après la messe de minuit et le réveillon qui suivait. J’aurais bien sauté ce repas servi si tard le soir, où la faim me tenaillait beaucoup moins que l’irrésistible envie de déchirer ces emballages multicolores attendant sous le sapin. Je me rappelle aussi autre chose. Nous gardions, ce que nous appelions dans le temps, des enfants du bien-être social. Aujourd’hui, on dirait : une famille d’accueil. J’étais l’aîné, mais étais tout de même plus jeune de quelques années que ces enfants frôlant l’adolescence, ou ayant carrément les deux pieds dedans. L’agent du bien-être, M. Lalande, faisait tout son possible pour leur faire oublier qu’il n’y aurait pas de papa et de maman pour leur tendre une boîte enrobée portant leur nom. Environ un mois avant Noël, il passait et embarquait le jeune dans son auto où il lui tendait une espèce de petit catalogue Sears version gouvernement où il pouvait se choisir un cadeau. Les yeux rivés dans la fenêtre, cette scène m’attristait. Il l’aurait son cadeau, certes, mais sans aucune surprise à le déballer. Nous, on rêvait dans les pages du catalogue Sears. On imaginait des légions armées combattre sur les montagnes désertiques du tas de sable. Des fois, on comparait nos rêves entre nous. Les rêves contenus dans ce livre mourraient aussitôt qu’ils prenaient les allures d’un menu de restaurant où on recevrait systématiquement ce que l’on avait commandé.

Même si des fois, je me pognais aux dents avec David, à le voir ressortir piteux de cette auto, bien conscient de son sort, je voulais tout à coup être gentil avec lui. Il me le rendait avec un coup de poing, une claque, ou une insulte.

Y a pas à dire, les fêtes s’annonçaient mal. Plus ça approchait, plus je me demandais ce que je faisais dans cette maudite chorale. Je n’avais trouvé aucun moyen de déserter. C’était certain que là les chums, Daniel St-Jean en tête, auraient de quoi rire le reste de l’année.

Puis, finalement, le grand soir est arrivé. Après avoir revêtu l’habit préparé par ma mère, je me suis dit qu’au point où j’étais, je ne gagnerais rien à tout saboter. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, j’ai décidé de me forcer. Ce n’est que rendu dans l’église que j’ai pris conscience de l’ampleur de la situation. Tout le monde était là.

Des oncles et tantes venant d’aussi loin que Montréal assistaient à la cérémonie. Jusqu’à ma grand-mère irlandaise qui était là. C’était la première fois que je la voyais à la messe.

Nous étions évidemment assis dans la première rangée de l’enclave réservée à la chorale où tous nous voyaient. Rien pour calmer.

Après le Minuit chrétien de Rodolphe Lalande, ce serait notre tour. Odile et moi chantions en duo. C’était la première fois que j’en étais pleinement conscient. Finalement, j’arrivais dans le moment présent. Il était temps. Elle était magnifique. Sa chevelure de Noël était enrobée d’un joli ruban, comme un cadeau. Sentant ma nervosité, elle me prit la main et me tapota gentiment la cuisse en signe d’encouragement. Quel beau moment! Il a traversé le temps et est toujours avec moi. Il refait surface tous les Noëls. Il fait partie des beaux souvenirs ayant empli ma vie. Je vous en remercie, sœur Jeanne. Il en accompagne un autre qui s’est passé le même soir. Après la messe, de retour à la maison, quand vint l’heure des cadeaux, je remarquai qu’une longue boîte s’était rajoutée sous le sapin. C’est mon père qui la tendit à David où son nom y était inscrit. Intrigué, je délaissai mes cadeaux et le surveillai le déballer. C’était une carabine! Une 22! Une vraie! Avec des vraies cartouches! David, les yeux pleins d’eau, était paralysé devant cette surprise. Je regardai mon père. J’avais de l’admiration tout à coup pour cet homme qui venait d’illuminer un jeune cœur sans même avoir ouvert la bouche. Cette carabine qu’il venait d’offrir à David fut mon plus beau cadeau!

Je souhaite à tous un Noël qui restera avec vous pour toujours!

Commentaires (1)

  1. Serge dit :

    Ouf ! quel beau texte. Je l’ai dévoré de haut en bas. Merci de nous partager ce privilège partagé : une poésie de souvenirs passés et présents enrobés de sérénité.
    Merci, longue vie et santé chaque jour M. Lafond, c’est un privilège que de vous lire.
    Serge, de Whitehorse

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