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Chronique d’un trucker : Les boys de la Dempster

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Yves Lafond

Passé le pont, je commence à grimper la montagne vers Eagle Plain. C’est plein de nuages dans ce ciel terne. Comme chantait Paul Piché : « Y a pas grand-chose dans le ciel à soir, y a pas grand-chose, y a rien à voir, titali talitalidam! »  Ah! pis fuck! Pas le goût de chanter. J’aurais juste le goût d’être ailleurs. N’importe où. Mais pas dans mon truck. Un autre vendredi soir passé sur la route. Combien de vendredis, de samedis, de longs week-ends, j’aurai été tout seul sur la route. Une bonne partie de ma vie y aura passé. C’te vie-là des fois, j’te dis…

Ça m’arrive de penser de même quand je suis fatigué. Il n’est pas tard, mais tant pis; une fois au sommet de la corniche, je parke ça pour la nuit.   Je veux pus rien savoir. Sûrement que le stationnement va être à moitié vide… comme d’habitude.   Peut-être quelques touristes qui ne s’extériorisent qu’entre eux, mais sinon, je vais me retrouver tout fin seul au bar avec Éléonore… comme d’habitude. Comme ce sera sûrement le cas, j’irai me coucher.

Dix minutes plus tard, une fois le haut atteint… surprise! Le parking est à moitié plein. Je me demande ben qui ça peut être. Je reconnais l’aigle chromé trônant sur le devant du capot du Kenworth de Ray Hatley. Va-t-il passer la soirée dans sa couchette? Les autres, les tankers super-B de « Pacesetter », je ne suis pas certain de trop les connaître.

Traversant le lobby vide, j’entends beaucoup de voix résonner contre la peau d’ours accrochée au mur du bar. De grosses voix d’homme. Je descends les trois marches… Non! Je me trompe. Je passe par les toilettes d’abord. Quatre heures en ligne sans bouger de mon siège, une fois debout, ça paraît. Détail non nécessaire à relater, mais bon.

Après, je me rends au bar. Dans le fond, sous l’une des deux grosses têtes d’orignal suspendues au mur, dans ces fauteuils et sofas au cuir confortable, entre la table de pool, le caribou et loup empaillés, sont assis quelques couples de Japonais. Tiens, je pensais qu’ils venaient surtout en hiver. Ceux et celles qui vivent au Yukon connaissent bien la légende urbaine qui court ici : une de leurs croyances insinue que procréer sous un ciel auréolé de ces faisceaux de jade et de flammes rosées envahissant le ciel un soir de pleine lune, favoriserait la chance de l’enfant qui naîtra neuf mois plus tard. On connaît tous l’expression : être né sous une bonne étoile. Être né sous une bonne aurore serait plus approprié. J’ai eu l’occasion de rencontrer quelques Japonais locaux qui m’ont assuré que c’était une légende urbaine connue des Yukonneux seulement. Encore une fois, ce territoire a le don de monter des histoires abracadabrantes que personne ne cherche à démentir. Comme depuis que je vis ici, j’ai renoncé à tenter de démêler le vrai du faux, pour moi c’est une histoire de plus contribuant à nous donner notre couleur. En plus, je l’aime bien cette croyance. Si les Japonais n’en veulent pas et qu’elle n’est que le fruit de notre imagination collective, on devrait peut-être la faire nôtre. Vous en pensez quoi? Pis d’ailleurs, je suis pas certain qu’elle est complètement fausse cette rumeur. À voir la manière délectable dont les femmes se fringuent certains soirs glaciaux de février dans ce même bar et les hommes dehors fougueux comme des étalons, pomper avec vigueur sur leur cigarette, je me dis que leur soirée ne se finira pas endormis devant une émission de téléréalité.

Yves Lafond (deuxième depuis la droite) et ses collègues camionneurs posent devant leurs mastodontes. Photo fournie

Yves Lafond (deuxième depuis la droite) et ses collègues camionneurs posent devant leurs mastodontes. Photo fournie


Mais, je ne suis pas entré ici pour voir des Japonais. Où sont mes collègues, ma gang? Pour être servi, je le suis à souhait. Sous le luminaire fait en panaches d’orignaux et de caribous, répartis entre trois tables plus ou moins collées, afin de leur laisser assez de place pour étirer leurs grandes jambes, de huit à dix truckers sont bien cantés dans leur chaise derrière leur bière qui descend bien. C’est le genre de soir où le serveur a tout intérêt à être bien allumé parce que les traites se paient d’une table à l’autre à une cadence plus que régulière. C’est Éléonore qui sert, comme ça a été le cas tout l’hiver. Elle a remplacé sans se plaindre le serveur ayant disparu sous d’autres cieux. Ce soir, elle est contente d’être là : entourée de tous ces hommes à la voix forte et rugueuse, capables d’apeurer un gros grizzly malcommode. Ces personnages d’une autre époque à la casquette de travers et bottes de cuir usé ont activement participé au façonnage de ce Yukon coloré. On dit que des hommes portent leurs CV dans leur figure. Quand je les regarde, je vois bien plus. Les paysages ont sculpté leurs visages. Ray Hatley, ressemble aux pointues Tombstone crevassées de ces longues rides descendant de ses cimes. Il a commencé à transporter sur cette route quand elle n’en était qu’à ses balbutiements. Du temps qu’elle s’arrêtait à la rivière Ogilvie. Avant qu’il y ait un pont. Ils n’y allaient dans ce temps-là qu’en convoi. Il avait quinze ans. Dans ce temps-là, ça se faisait. Dans la face du Grand Dan, ce vieux mastodonte toujours conscient de sa force, je vois Grey Mountain tout de roc, dénudé et inébranlable qui prend tout son temps pour grisonner. Dans celle d’Al Gioa, je ne sais pas trop quoi je vois, mais sous cette immense barbe grise, il y en a beaucoup d’écrit dans cette face-là. Dans d’autres visages sur cette peau basanée par le temps, je vois cette route. Cette Dempster nous causant parfois tellement de tracas avec ses caprices, ses effondrements, ses avalanches. Son entêtement à tenter de nous envoyer dans le décor en prenant contrôle de notre steering en enfonçant nos roues jusqu’aux rims dans ses rainures. Dans tous les yeux cependant, où percent des éclairs de lumière, je vois cet inlassable émerveillement des jours ensoleillés d’hiver ou d’été où cette route se déshabille pour nous en enlevant son corset de nuages et nous laisse admirer ses montagnes plus resplendissantes que les plus resplendissantes cathédrales ou Taj Mahal.

C’est d’ailleurs cet univers sortant de ces yeux qu’ils se plaisent à se raconter. Toutes ces aventures ne reprenant vie désormais que des soirs comme à soir. Et pas leurs meilleurs coups non plus; leurs pires. C’est toujours de ceux-là qu’on se rappelle le plus. Ils sont bien plus drôles.

Quand je les regarde et les écoute, je m’aime plus. J’aime plus ma vie. Être assis aux mêmes tables en recevant les mêmes égards est pour moi un privilège.

En fin de compte, c’te vie là, malgré malheurs et misères, je ne la changerais pas pour un gros char.

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