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Chronique d’un trucker : Le traîneau du Grand Nord

Yves Lafond

Cette histoire s’est passée il y a très très longtemps déjà. Noël était à la porte. Dans quelques heures, tous célébreraient cette fête en mangeant de la dinde, de la tourtière et de bonnes tartes. Dans certaines maisons, ça chanterait, dans d’autres ce serait rigolade et joie. Mais dans toutes les maisons, sous le sapin lumineux, il y aurait plein de cadeaux emballés dans du papier multicolore, enrubannés de satin rouge et doré, n’attendant qu’à se faire développer par les grands et les moins grands. Mais tout le monde sait que sur toute la terre, pour le déballage de cadeaux, ce sont les enfants qui sont les vrais experts. La plupart du temps, c’est le père Noël qui se charge personnellement d’en faire la distribution.

« Voici une vieille photo de mon enfance. Je crois même que j’y suis quelque part ». Yves Lafond

 

 

Mais pour moi cette année-là, il n’y aurait rien de tout ça. Pas de tourtière, pas de sapins, et pas de cadeaux. J’étais revenu dans le Grand Nord moins d’un an auparavant, en laissant tout derrière moi, et j’étais tout seul pour ces célébrations. Je n’avais plus d’habitation, mon camion était devenu ma seule maison. Comme je vivais avec cette forte impression de ne pas avoir été bon, j’aimais mieux rouler sans arrêter afin de semer ma mélancolie dans le sillage de mes roues.

Ce soir-là j’étais en route vers Inuvik dans l’Arctique. Je transportais je ne sais quelle cargaison que je n’avais pas cru bon de vérifier avant mon départ, tellement le cœur à l’ouvrage n’y était pas. La compagnie m’avait bien dit qu’il y avait urgence, mais la compagnie, elle disait toujours ça.

La seule route reliant Inuvik et les quelques petits villages inuits et amérindiens de cette région au reste de la planète est tellement longue qu’on la croirait allant vers l’infini. Il n’y a que des montagnes immenses, de la mousse sur laquelle poussent beaucoup de roches, mais très peu d’arbres, et très peu de forêts. Il y a aussi des grizzlys et des caribous. Beaucoup de caribous, mais très peu d’humains. Il y a bien à mi-chemin, un relais appelé « la plaine de l’aigle ». On peut manger, se rafraîchir, faire le plein et même y dormir si le cœur nous en dit. Le cœur ne m’en disait pas. Pour rien. Même pas pour souper. Tant qu’à être seul, j’aimais autant l’être vraiment. Alors, je décidai de continuer.

On était rendu en soirée et j’avançais péniblement. Il y a un endroit qu’on appelle la vallée des ouragans. J’étais en plein dedans. Le vent rugissait à pleines dents. Il fouettait dans tous les sens. Rendu au sommet d’une montagne immense faisant office de frontière entre deux territoires, j’étais trop aveuglé pour continuer. Je dus me résigner à m’arrêter à quelques pieds de la pancarte annonçant la frontière du territoire où se trouve le pôle Nord.

J’avalai le contenu d’une boîte de conserve sans goût, réchauffée au micro-ondes. Après avoir réussi à chasser les boules bloquées dans ma gorge, je m’endormis tristement, très tôt, dans ma couchette secouée par le vent.

Je me réveillai en sursaut un peu plus tard. J’avais l’impression que le camion bougeait. Je n’avais pas rêvé. Il était poussé par le vent déchaîné sur le sol glacé. Je croyais que le banc de neige aux abords du précipice m’arrêterait. Mais je me trompais. Le vent, de mèche avec tous les éléments, s’était ligué contre moi. Loin de nous arrêter, mon camion et moi, dévalâmes la montagne dénudée en glissant comme sur une traîne sauvage. Nous ne nous arrêtâmes qu’au bas de la pente. Si loin de la route. Ici, une fois la tempête terminée, dans le fond de cette vallée, la neige aura sûrement enterré totalement mon camion. Personne ne me retrouverait. C’en était trop. Ces sanglots que je refoulais depuis le début de cette triste journée éclatèrent comme une digue venant de céder. C’est donc ainsi que tout finirait pour moi. Gelé dans la plus grande solitude qu’on puisse imaginer.

En tentant de me sécher les yeux, au-dehors, entre les vents, il semblait y avoir d’autres formes qui bougeaient. Piqué par la curiosité, je cessai de sangloter et portai curieusement attention à ce phénomène qui ne pouvait être autre chose que la berlue. J’avais beau m’écarquiller les yeux, les formes loin de se dissiper dans le vent, se concrétisaient. On aurait dit des animaux. Des caribous marchant dans le blizzard de la nuit. À bien y penser, il n’y avait rien de si insolite. Ils n’ont pas de maison où se réfugier après tout. La toundra est leur maison. C’était un petit troupeau. Sept ou huit, pas plus. Ils semblaient marcher en deux rangées. Une pâle lueur, sans doute, l’effet du groupement les englobait. Puis un autre qui suivait en arrière. Il avait une forme bizarre celui-là. Puis, puis! Alors là j’ai vraiment cru halluciner. Au même pas lent que les bêtes, c’était un homme qui marchait. Il tenait quelque chose dans ses mains. Des guides?Des guides d’attelage! C’était un attelage de caribous. Comme ma tête abasourdie tentait de faire du sens de tout ça, arrivé à ma hauteur, l’homme tira sur les guides et lança un calme, mais retentissant : Wo! Wo! Wo!

Il me regarda et me lança : « Tu es prêt? » « Prêt pour quoi? » Il me regarda d’un air ébahi à ma question ridicule : « Mais pour ta livraison. Ils ne t’ont pas dit que c’était urgent? Tu as oublié le jour qu’on est? Viens avec moi. » Trop éberlué pour m’obstiner, je le suivis jusqu’au derrière de ma remorque. Quand j’ouvris les portes, une lumière resplendissante éblouit tout l’intérieur. Il y avait des centaines de boîtes de différentes grosseurs emballées dans toutes les couleurs. Le vieux monsieur me regarda et me dit simplement : « Ça ne se livrera pas tout seul. J’ai besoin d’aide. On se partage. Moi je vais au Sud parce qu’il y a plus de monde, et toi tu prends le Grand Nord. Ce sera plus facile pour toi. »

Mais, je n’y connaissais rien. C’était toute une tâche. De plus, mon camion était plus qu’embourbé. Il me rassura. Il m’envoyait des lutins pour m’aider. Quant à mon camion, il était venu avec son attelage pour me déprendre. Une fois l’attelage attaché au-devant de mon camion, il m’ordonna de retourner m’asseoir au volant. Il était temps. Je grelottais de tous mes membres. Il me toisa et me lança : « Pas assez de barbe à mon avis. » Et encore : « Pas assez de bédaine non plus. » Il s’esclaffa avant de disparaître dans la nuit. On n’entendait que l’écho d’un gros : « Hohoho! »

Au même moment apparut un tas de lutins grenouillant de ma cabine de pilotage jusqu’à l’intérieur de la remorque. Les rennes s’élancèrent et le camion s’ébranla. Tout doucement d’abord, puis graduellement de plus en plus vite jusqu’à ce que les rennes atteignent un galop assez vite pour les faire voler. Mon camion suivit. Le vent se dissipa et les petites lumières du premier village apparurent. Nous avons survolé toutes les maisons où les lutins lançaient par la porte arrière les cadeaux appropriés atterrissant magiquement sous les sapins illuminés. Ce que j’ai pu rigoler avec eux. Surtout lutin malin, assis à mes côtés pour me diriger. Il m’a confié que son grand plaisir est d’embrasser les petites filles sur le nez pour le faire rougir. Ça le fait tordre de rire. Je crois qu’il exagère, mais il m’a dit que le petit renne au nez rouge, c’était lui. Puis nous avons volé jusqu’au village suivant et l’autre après jusqu’à ce que ma remorque soit vidée au dernier village tout près du pôle Nord. Quelle belle nuit ce fut.

Cette histoire s’est passée il y a longtemps déjà et je la croyais terminée. Mais je m’étais trompé. L’autre jour, est apparue chez moi la plus belle dame. Elle avait plein d’étoiles dans les cheveux et dans les yeux. Elle m’apportait un message. Le père Noël me réclamait à nouveau.
Je devrai voler dans le Sud cette fois pour aller répandre la joie. Comment dire non à la fée des étoiles? Je ne sais pas quelle température il fera, mais cette fois je ne prendrai pas de chance : j’emporterai une grande barbe.

Joyeux Noël à tous, petits et grands!

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