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Chronique d’un trucker : Le grand cercle

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Yves Lafond

L’autre matin, je magasinais les tarifs aériens de dernière minute pour la Thaïlande. Une excellente manière de terminer ce mois de mai en attendant qu’ils remettent les traversiers à l’eau sur le fleuve Mackenzie et la rivière Peel une fois les dernières glaces évacuées.

À vue de nez, elle ne fait pas de sens. Juste le plan de vol pour m’y rendre m’étourdissait. Mais c’est justement ce qui m’attirait. La perte de repères. Pour me secouer les puces qui dorment au gaz du confort. Je ne suis jamais allé en Asie. J’aimerais commencer par là. Comme un shot d’éther pour partir un moteur à -35 C. Je veux voir si je suis encore capable de le prendre. Ça! Ça fait du sens.

Ça cogne à la porte. Deux types d’Old Crow. Ils voulaient mon trailer pour apporter un bateau à Eagle Plain où ils le mettraient à l’eau.

« Eagle Plain?  Pour qu’un cousin de McPherson me le ramène après qu’un autre cousin en ait eu besoin et qu’au mois d’août, il traîne toujours à Tsigehtchick? C’est ça? »

« Viens le mener d’abord. »

« C’est pas Old Crow que j’ai en tête. »

« Ce serait tout un honneur d’avoir le meilleur chauffeur pour conduire mon pick-up. »

Tabarn… Chaque fois que Norman vante mes mérites, il arrive à me faire croire que c’est moi le meilleur trucker au monde.

« Tant qu’à y être, embarque donc avec nous jusqu’à Old Crow. C’est les caribous days. »

Je leur ai dit que j’y penserais. Ils partirent en riant. Ils me pensaient pris comme un saumon dans leur filet.

Le soir rendu, j’ai dit à mon coloc que je partais pour Old Crow.

« À matin, tu partais pour la Thaïlande. »

« Aaah! Ta gueule! »

Photo : Yves Lafond

Photo : Yves Lafond

 

Trois jours passent. Dana, la femme de Norman entre le vendredi matin et dit : « La glace est cassée. On part. »  Georges était là aussi. Norman m’expliqua qu’ayant besoin d’un pilote d’expérience pour la rivière Eagle plus traître qu’un pitbull en rut, il avait fait appel à lui avant de savoir que son beau-père Laurence viendrait nous rejoindre avec Vernon qui venait chercher un tout-terrain. Philippe venait aussi pour un quatre roues.

Il était important d’être à l’heure au rendez-vous à Eagle Plain. Il est toujours amusant de voir ces Gwi’chin et une majorité de Yukonneux d’ailleurs accorder peu d’importance au vague concept de se présenter à l’heure à un rendez-vous, mais devenir plus chronométrés qu’une équipe de la Nasa quand vient le temps de voyager sur la rivière. Cette année, à cause de la manière dont la fonte s’est passée, nous n’avions que vingt-quatre seulement en eau navigable.

En route, je commençai à remarquer que George parlait de plus en plus. En bon français; il devenait tannant. Je me demandais ce que sa bouteille d’eau contenait. Comme on s’approchait de Klondike Corner, George, appuyé par Dana, finit par nous convaincre qu’il était important de faire un crochet par Dawson City. « Ça y est », que je me disais. On va passer trois jours à Dawson. Comme ce n’était pas mon expédition, je m’en foutais un peu.

Dana exprimant fortement le désir d’aller jouer un blackjack prit la direction du casino en compagnie de son mari. George et moi optâmes plutôt pour le Snake Pit.

« On se retrouve dans une demi-heure. »

« Ouais, ouais! » Il était dix heures du soir et je me demandai si je n’étais pas mieux de commencer à me chercher une chambre tout de suite. À ma plus grande stupéfaction, une demi-heure plus tard, le couple entrait au Snake Pit.

« Où est George? » Ben là! Il s’était fait barrer. Une demi-heure. C’est tout ce dont il avait eu besoin pour disparaître. Si le but de mon projet de voyage en Thaïlande était de perdre mes repères, on peut dire qu’ici, ils étaient bien à leur place. J’ai vu ça tellement souvent. S’il fallait en faire un drame toutes les fois, la vie ici serait plus lourde qu’une tragédie de Shakespeare. Après avoir arpenté toutes les rues pendant deux heures, on est reparti sans lui. Il était passé minuit.

Nous arrivâmes à Eagle Plain à 6 h du matin. Dans le lobby, une gang vêtue de gros vêtements lourds et de bottes de caoutchouc était étendue un peu partout sur les divans et sur le plancher. C’était notre gang.

Le grand cercle

L’érosion de la fonte printanière reconfigure chaque printemps les berges et les falaises aux parois sablonneuses ou rocheuses facilement friables. Avec un œil fortement aiguisé, on peut s’attendre à trouver toutes sortes d’ossements d’animaux préhistoriques ayant jadis peuplé abondamment la région. Cette fois-ci, ce fut fort différent. Au lieu d’ossements animaux, ce sont des ossements humains qu’on trouva. En fait, ce n’est pas exactement ça. Sur la berge, un paquet de petits arbres ébranchés d’environ deux pouces de diamètre, coupés à égale longueur d’une dizaine de pieds étaient couchés côte à côte au- dessus d’un trou à moitié déterré. Le tout glissait tranquillement vers la rivière. Nous ne pûmes accoster sur ce pergélisol imbibé où on s’enfonce jusqu’aux genoux. Nous n’avons donc pas vu ni n’avons souhaité voir ces ossements. Ce sera rapporté aux habitants du village où immanquablement, quelqu’un se souviendra d’une histoire familiale où un/une ancêtre a été enterré/e à cet endroit. Ce sera à eux d’exhumer cette tombe. La plupart du temps, ils laissent la dépouille à ce lieu, se contentant de la surélever sur un monticule ou en haut de la falaise où ils aiment bien passer une partie d’éternité. Quand on voyage en rivière, ici et là, ces tombes surplombant tout, seront les seules présences humaines témoins de notre passage.

Puis, les heures se succédèrent dans cette nature encore dénudée de feuilles sans que la température se réchauffe. À part un orignal de temps en temps, pas grand-chose ne se passa.

Nous n’arrêtions que pour chasser des canards que Dana nous pointait de la mitaine.

Cette Dana! Je l’observais. Tout emmitouflée. Comme une ourse. On pourrait penser qu’elle s’ennuyait, qu’elle fatiguait, immobile toutes ces heures. Elle semblait sommeiller.

Mais elle était bien là. Entre ses deux hommes : son mari et son père qui veillaient à la descente. D’un coup, sa mitaine pointait en direction d’une flopée de canards où on en tirait deux ou trois. C’est en elle que je voyais ce sang plusieurs fois millénaire leur coulant dans les veines. Ce sang qui aiguise les yeux pour détecter de loin les canards qui ressemblent à une bénédiction et permet de naviguer entre les glaces.

On ne parlait pas. Une vibration de satisfaction planait autour de cette expédition qui prenait des airs de pèlerinage. On sort de notre tête et on entre dans notre être.

Il était passé minuit quand Crow Mountain veillant sur le village nous apparut enfin.  J’aurais tellement aimé aller rejoindre le groupe à la fête du caribou et finir la soirée en giguant au son des violons, mais il ne restait plus de gaz dans le moteur. Je suis tombé comme une poche sur un matelas de fortune que Dana m’a allongé.

Je me suis réveillé de bonne heure, comme les autres d’ailleurs. Il fallait que je fasse le tour du village. Dans la rue, j’entendis : « Uncle! » À date, avec lui, je n’ai pas encore compris, comment je suis devenu son oncle.  Je ne suis pas pressé de savoir.

« Que fais-tu ici? »

« Plus personne ne partait de cancans à mon sujet. De plus, je n’entendais plus jamais mon nom cité dans les demandes spéciales au Ben Chuck Show au 98,1. Ça me manquait. »

« Fais-toi z’en pas, Uncle, les cancans vont repartir si tu aboutis dans cette maison-là. »

Bon! C’est dans cette maison-là que j’ai abouti. Si vous voulez connaître la suite, allez à Old Crow vous informer des derniers cancans.

Le mardi suivant, je prenais l’avion pour revenir. Norman avait décidé de descendre aussi et avait invité son oncle en le croisant dans la rue. Il était à l’aéroport en bottes à jambes. « Pas eu le temps de me changer. »   Normalement, je rapportais seul mon trailer. Les plans changeaient. Tout me convenait.

À notre sortie de l’avion à Dawson, le pick-up qu’Éléonore avait promis pour nous ramener d’Eagle Plain était là. Je tiens ici à la saluer. Si jamais vous voyagez par cette contrée, à Eagle Plain, vous allez sûrement tomber sur une femme aux allures rugueuses… Très rugueuses. C’est un porc-épic. On craint l’approcher par peur de se faire piquer. Mais, comme cet animal sacré des Gwi’ichins, sous les épines, se trouve une tendre chair et un cœur grand comme la toundra.

On a bien rigolé jusqu’à Whitehorse avec un passager supplémentaire de notre connaissance marchant le long du chemin. Une fois arrivés, nous nous sommes tous séparés sans plus de cérémonie.

Pour un tour de cercle, on peut dire que ça en a été tout un. Les croyances amérindiennes disent qu’il faut en faire plusieurs avant d’arriver quelque part. Bon, c’est plus compliqué que ça, j’interprète. Je simplifie.

Je sais que je ne suis pas arrivé nulle part. Mais je pense que j’ai avancé un petit peu. Le temps me dira comment.

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