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Chronique d’un trucker : le feu

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Yves Lafond

Je ne voulais plus écrire d’histoires d’Indiens (Amérindiens pour les puristes) pour un p’tit bout de temps. J’aime bien, mais il n’y a pas juste ça. Ils font partie d’un tout. De notre tout à nous. Nous, le Canada. Nous, cette faune et cette flore. Nous, les trois nations qui composent ce vaste territoire. Les Indiens d’abord, qui eux veulent maintenant se faire appeler « Premières nations ». Nous, les francophones, qui sommes de descendance belliqueuse. Nos ancêtres, les premiers débarqués du bateau, sont venus parce qu’ils refusaient de se soumettre à un système monarchique et abusif. Ça paraît encore. Puis les Anglos, quoiqu’étant les derniers arrivés ont tout de même réussi, grâce à la force évidemment, à l’argent, mais aussi (ça me fait ravaler ma salive de l’admettre) grâce à une organisation et une logistique typiquement britannique et efficace qui s’est imposée aux deux autres nations. Ça ne s’est pas passé sans heurts. On y travaille encore. Il y a encore des jours où ça grafigne. Mais on se parle plus qu’avant et, de fait, on peut espérer commencer à nous comprendre tranquillement. Peut-être est-ce dû à ce qu’on commence à réaliser qu’on a beaucoup plus à gagner à se parler qu’à se taper dessus.

Photo : Yukon Protective Services

Les feux estivaux ravagent les environs de Old Crow. Photo : Yukon Protective Services


Nous, les Québécois, on a tellement gueulé et menacé de sacrer notre camp ou de péter les gueules de ceux qui nous enfargent, qu’on commence à se faire respecter. Enfin… par presque tous. De plus en plus. Il y en a même qui nous aiment bien et nous trouvent drôles pour ne pas dire autrement : « Crazy Frenchmen » qu’ils nous appellent. C’est pas méchant la plupart du temps. Ça veut souvent dire qu’on prend des chemins qu’eux n’oseraient prendre. On est peut-être pas aussi bien organisés, mais on a pas peur de foncer.

Les Premières nations sont celles qui arrivent du plus loin. Il faut qu’elles parlent fort pour qu’on les écoute. Personne ne le faisait avant. Il faut que leur tambour résonne sur les deux faces de la montagne avant qu’on commence à les entendre. Mais, on commence. Il y a plusieurs angles. C’est pour ça qu’en propageant leurs voix avec la vision que mes yeux voient, j’essaie de faire ma petite part. C’est pas très difficile parce que je les aime bien. Ils me font rire. À preuve, le nom qu’ils me donnent : Oonjit nashi Kwa (l’homme blanc fou). Eux aussi peuvent être parfois pas mal fous. D’autres fois, les misères de leur passé se répercutant comme des ronds dans l’eau sur leur présent, m’attristent.

Je pourrais quand même traiter d’autres sujets de temps en temps. J’en ai. Mais, je vais faire un autre accroc. Brenda m’a texté l’autre soir d’Old Crow. Je l’aime bien, Brenda. Je l’aime… bien. C’est la fille de Donald Frost (l’aigle d’Old Crow). C’est sa maison qui est située à côté de la sienne, celle où il y avait un des deux feux entretenus, lors de sa longue montée vers le firmament. C’est parfois long se préparer à monter si haut.

Elle aussi la Brenda, peut être fofolle comme tous ses frères et sœurs d’ailleurs. On rira toute une veillée en l’entrecoupant de temps en temps de chansons tristes qu’on chantera, en riant.

Mais ce n’était pas le cas l’autre soir. Elle me parlait des feux de forêt aux alentours d’Old Crow. Je suis souvent étonné dans ces textos trop courts avec des mots à moitié coupés, pleins de fautes où la langue est bafouée à qui mieux mieux, arriver à percevoir souvent malgré tout les sentiments en découlant.

Ce soir-là, c’était la tristesse de son impuissance devant ces monstres cracheurs de flammes ravageant tout sur leur passage qui émergeait de mon écran. Je sentais ses épaules affaissées, ses bras paralysés. Elle réussit à me la transmettre en peu de mots. J’en avais pas beaucoup pour la remonter. J’en avais pas du tout. Tout ce que j’avais, c’était des questions qui me revenaient en réponses affligeantes. « Combien de feux? »   « 27 ». « Ce n’est quand même pas la présence humaine la responsable. Comment ils s’allument? »  « Par la foudre »   Act of God. Fuck! « Comment est la trapline* de ton père, sa cabine*? » « Tout brûlé. Il ne reste plus rien. »  Fuck encore!

Une senteur de fumée persistera pendant des années survivant aux pires hivers glacials et chassera toute vie pendant une génération. On est d’accord avec ce phénomène écologique jusqu’à ce qu’il ravage le territoire de trappe de notre défunt père que l’on s’efforce par tous les moyens qu’on peut de préserver la mémoire. Je me demande comment Donald réagit. Que dirait-il si on l’entendait? Sa sagesse serait bien utile en ce moment. Parce que là, j’en ai pas.

Act of God! Fuck! On dirait qu’il se venge de quelque chose. De quoi? Pourquoi Dieu est si méchant?

Je le sais bien que je dis n’importe quoi. Que je parle à travers mon chapeau. Comme il n’y a rien de bon qui sort, que je n’ai pas plus de bons mots maintenant que j’en avais l’autre soir pour Brenda, je me la ferme.

Oonjit Nashi Kwa

*trapline : territoire de trappe.

*cabine : camp de chasse ou pêche bâti en bois rond.

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