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Chronique d’un trucker : C’était écrit dans le ciel

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Yves Lafond

Il n’est pas de bon ton de se plaindre du temps. À part le réchauffement global évidemment. Blâmer l’humain pour tous les débalancements est toujours fort apprécié. Ça nous donne une sorte de puissance titanesque. Surtout qu’en sous-entendu, le coupable est toujours le grand méchant capitalisme. On aime bien taper sur ce bouc émissaire. La cible est tellement grosse qu’on n’a pas besoin de viser ben fort avant de décocher nos flèches ou le carquois au grand complet. Ils le méritent bien.

Je pourrais en rajouter jusqu’à demain. Mais je ne suis pas là pour faire mon « Pierre Foglia ». Bâtonner à gauche et à droite à grands coups de sarcasmes méprisants pour démontrer ma libre pensée illimitée. Pas mon genre. C’est passé ce temps-là.

Photo : Yves Lafond

Photo : Yves Lafond


Aujourd’hui, je veux juste parler du temps.

Tel un hobbit, je voyageais depuis des jours dans la forêt enchantée des elfes de Tolkien, où les animaux excités par cet air impalpable courraient tout partout à la recherche de l’âme sœur, parce que, parce que… c’est ce temps-ci de l’année. Jusqu’aux perdrix se prenant pour des paons, se faisaient aller le panache, en se pavanant la queue en éventail.

Puis tout mourut en une nuit. C’est fait. Je viens de repartir aujourd’hui vers Inuvik après n’avoir passé qu’une journée en ville. C’était frisquet en me levant. Il fait gros soleil maintenant. Le ciel est bleu.

Je le connais bien ce ciel. Il y a quekque chose dans cette lumière éclatante automnale qui a toujours fait naître en moi l’angoisse. Assez fort pour que je m’arrête à peine passé Fox Lake pour commencer à griffonner ce qui me hante depuis des années. Je sais pas quoi précisément. Je n’arriverai probablement jamais à mettre le doigt dessus.

À part quelques feuilles de couleur jaune rouille genre anciens pick-ups de chantier abandonnés, toute cette dorure couronnant les troncs blanc-argenté des feuillus s’est envolée la nuit passée. Il ne reste que leur squelette blêmi attendant dans cette mort hivernale le retour des beaux jours. Même la terre s’est nappée de cette invisible couverture funèbre fardée de jaune, brun et gris. Elle aussi dans son engelure engourdissant attend le blanchiment.

On croirait que dans ce ciel lumineux vole un dragon invisible et silencieux. Son léger souffle inoffensif paralyse toute végétation et la plonge dans un coma profond pour l’aider à traverser ce froid bien plus vilain qui s’en vient.

À voir les montagnes de Carmacks, on les croirait imbibées de chimiothérapie leur dégarnissant le crâne.

Même les sons du ciel sonnent différents. Le croassement des corbeaux ou les hélices des avions. Si j’avais passé six mois dans le noir, sans cadran ou calendrier, à les entendre, je saurais immédiatement sous quel ciel on est.

Je le connais bien ce ciel. J’ai traîné mes savates d’un bout à l’autre de l’Amérique la majeure partie de ma vie. Je l’ai vu partout. Des Carolines jusqu’aux Maritimes, du Midwest jusque dans le ventre du « Bible Belt ». On peut pas le manquer. Cette lumière tristement éclatante dure plus ou moins longtemps dépendant de la région.   Au Québec, je me rappelle que ça durait environ un mois. Un long mois à voir le sol se transformer en pierre inerte. J’aimais passer le plus clair de mon temps dans la cave sans fenêtre de ma maison centenaire à corder mon bois et préparer ma fournaise. Ça m’évitait de me confronter à ce ciel angoissant et à tous les alentours remplis de labours pétrifiés.

Dans les Carolines, la « Ceinture biblique » ou le Midwest, c’était pas mal plus terrifiant. Ça durait jusqu’au printemps. De quelles fautes étaient coupables toutes ces régions pour mériter tel châtiment? Elles regorgent pourtant de dévots qui remplissent la multitude d’églises érigées jusque dans le fond des rangs. Je m’imaginais vivant là; tous ces hivers à se morfondre, pendant toute une vie. Définitivement, ça ne passait pas. Pas bon pour la digestion. Ces lieux sont maintenant bien loin dans mon sillon. Mais des jours comme aujourd’hui, quand mes yeux l’ont dans leur mire, cette lumière reprend vie aussi dans ma tête et, aussi fraîche qu’hier, me ramène à cette anxiété passée dans ces contrées éloignées.

Au Québec, vivant en pleine campagne, nous n’avions pas vraiment de rideaux pour nous protéger des regards indiscrets. Pour cette période, j’en aurais mis des gros noirs à toutes les fenêtres. Aux États, j’aurais fait pareil pour mes vitres de truck.

Ici à Whitehorse, elle ne dure normalement que quelques semaines. Plus au nord, c’est déjà fini. Ça dure pas longtemps par ici. Ça passe aussi vite qu’un  « pette » dans la bruine. D’ailleurs, la moitié de la route est déjà couverte de ce tapis blanc qui par son reflet redonne déjà au ciel un bleu plus réjouissant.

Bientôt, dans une sourde approche, un grand nuage gris envahira toute la voûte céleste et imprégnera de sa teinture toute couleur à la surface de la terre. C’est pour moi un grand roulement de tambour silencieux annonçant le retour de la vie en blanc. Celle-là, on l’aime. Même ces jours à rouler dans ces vieux films en noir et blanc ne m’angoissent pas autant que ce jour ensoleillé.

Je ne sais pas pourquoi, aujourd’hui, je roule avec un petit pincement au cœur.

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