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Chronique d’un trucker : Attachez vos tuques avec de la broche

Yves Lafond

Plus que quelques milles. Encore une montagne à monter, une autre à descendre, quelques rivières à traverser et je serai arrivé. Je suis partagé entre la fatigue extrême qui semble vouloir m’envahir et l’excitation intenable de retrouver Whitehorse. Déjà ce matin, en partant de Watson Lake, la lune, pleine et rose devant l’Alaska Highway, semblait trôner au-dessus de Whitehorse et me pointer la direction où aller. S’il ne m’arrive pas d’autres picoches, je devrais rentrer en ville en début d’après-midi. Juste à temps pour la fin de semaine de Pâques. Le timing est bon. J’aurais pu rester quelques jours de plus à Yellowknife, ayant encore des choses à régler, mais comme le -30 semblait vouloir coller au thermomètre, j’étais partagé entre l’envie de m’éloigner du camion le plus possible, et l’angoisse de le laisser le moteur tourner tout ce temps sans surveillance. J’avais pris une chambre à l’hôtel pour m’aérer quelques jours. Retournant au camion pour jeter un coup d’œil pour m’assurer que tout allait bien, il me prit l’idée d’en finir une fois pour toutes. J’ai sécurisé certaines pièces mécaniques qui ont eu de la misère elles aussi cet hiver et qui tiennent par la peur (dont la réparation à Hay River qui n’a pas tenu), après, j’ai fait ni une ni deux. J’ai embrayé tout ça en début d’après-midi, mercredi, direction maison.

Yves Lafond repart sur les routes de glace du Grand Nord canadien. Photo : Yves Lafond


Les mille kilomètres entre Yellowknife et Fort Nelson me stressaient. Il n’y a pas que moi qui suis magané; mon équipement aussi. La glace n’épargne pas qui ou quoi que ce soit. J’avais donc un peu peur qu’un morceau sournoisement dissimulé sous une épaisseur de neige glacée me lâche au pire moment. Il faut garder en tête que cette route est très sauvage et qu’il n’y aura pas de sécurité pour me rescaper comme sur la glace. À onze heures du soir à 400 kilomètres de Fort Nelson, par prudence, au cas où… j’ai décidé de m’arrêter pour la nuit, au seul village sur ce chemin isolé, soit Fort Liard. J’ai mangé ma soupe et me suis couché. Au matin, je suis reparti frais et dispos. Ça n’a pas duré longtemps. Après une heure, les flammèches pétillaient à l’arrière de la deuxième remorque. En m’arrêtant, j’ai été à même de constater que la dernière roue était bloquée. C’était la deuxième fois depuis une semaine. J’avais pas le goût de perdre trop de temps avec ça. Trois ou quatre coups de masse bien placés, puis un slaquage d’ajustement sur ce frein afin de m’assurer que ça ne recommence pas, et je suis reparti avec un flat sur une roue. Par le temps que j’arrive à Fort Nelson, c’était les deux roues qui étaient crevées. Moins de deux heures plus tard, non seulement les pneus étaient changés, même la pièce défectueuse du frein était réparée. Ce matin en voulant partir, la même christ de roue me fait ses caprices. Avant ma première gorgée de café, les coups de masse lui étant assénés auraient assommé n’importe quel taureau. Pis, j’ai ressorti ma clef et j’ai reslacqué le frein de nouveau. Tiens toé! Ils retaperont tout ça à Whitehorse.

Il me reste deux heures de route à faire avant d’arriver. J’écris ces notes de Teslin afin de l’envoyer au journal avant l’heure de tombée. J’espère qu’il ne m’arrive plus rien jusqu’en ville. Cet hiver aura été du temps dur d’un bout à l’autre jusqu’à la toute fin. J’ai un copain qui va passer un mois ou deux en dedans de temps en temps et ça semble être moins dur que ça. Mais je suis bien content quand même de l’avoir fait. Un peu fier de moi.

Et à soir, on vire la ville à l’envers.

Assez parlé. J’ai encore deux heures à faire.

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