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Chronique de la Dempster : la route du Nord est mon chez-nous

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Yves Lafond

L’autre jour, j’ai écrit sur mes amis disparus se trouvant aux antipodes des élites. Il m’en manquait un : Joe le pêcheur. Il avait décidé qu’il ne finirait pas à l’hôpital. Il s’en est sauvé un bon matin. On l’a retrouvé à Hidden Lake. Assis sur une chaise, sur la glace, face à son trou, des poissons à ses côtés. C’est comme ça qu’on me l’a raconté. Comme je connais bien la manière dont les histoires voyagent au Yukon, ce n’est probablement pas exactement dans cette posture qu’on l’a découvert. Mais il y a de grosses chances que c’est dans cette posture qu’elle va se ramasser aux archives comme ça. Dans quelques années, personne ne se rappellera le nom du gars, mais cette histoire continuera à voyager dans l’imaginaire collectif.

Voilà. Cette omission réparée, retournons à nos moutons. Je retrouve enfin mon horaire régulier. Malgré mon camion toujours sur le dos, on m’en a confié un autre qui fait très bien la job. Ça va faire du bien de se faire secouer les puces par les grands vents au lieu de se faire sonner les cloches par les boss. Quand je dis qu’il y en a qui préfèrent négocier avec les éléments plutôt qu’avec les gens…

Je crois que mon souhait a été entendu par quelqu’un en haut, parce que le patron des éléments m’en a envoyé pour mon argent.

Mon itinéraire normal consiste à d’abord aller chercher mon chargement à Fort Nelson avant d’aller le livrer à Inuvik. Aux alentours de Muncho Lake, sans avertissement, je fus happé par une tempête de tous les diables. En pleine noirceur, évidemment. Nous nous sommes ramassés dans un convoi roulant à pas de tortue, tellement le premier camion me semblait lent. J’étais le deuxième. Après un certain temps, à bout de force, il se rangea pour la nuit dans une aire de repos. Je me retrouvai chef de file. Au moment de le passer, j’ai été forcé de ralentir la cadence à mon tour. Il était beaucoup plus facile de suivre que d’ouvrir la voie.

Photo: Yves Lafond

Photo: Yves Lafond


Des bourrasques ressemblant à des fées aux cheveux fouettant au vent défiaient toutes les lois physiques, dansant dans tous les sens. L’une d’elles, après s’être effondrée au sol, remonta en se métamorphosant en fantôme épeurant pour se figer face à moi en m’hypnotisant de ses mille yeux blancs, me faisant perdre tout repère.

Je n’avais plus aucune idée de l’endroit où je me trouvais.

Je ne voyais même plus les côtés du chemin. Je me rappelle m’être dit au fort de l’aveuglement qu’il était important d’éviter toute sortie de route, car j’ignorais où se trouvaient les ravins. Plus tard, je méditais sur la pertinence de cette réflexion.

Non, mais… ravin ou pas.

Par crainte de provoquer une collision avec d’autres, je jugeai trop dangereux d’arrêter. Puis, tant bien que mal, le front perlé de sueurs chaudes et froides, nous sommes arrivés à Toad River. Il me semblait bien que le temps s’était calmé depuis une minute ou deux, mais ce n’est qu’en débarquant du camion que je me suis rendu compte marcher sous un ciel étoilé. À l’intérieur du restaurant, c’était le calme plat. Une musique déprimante accompagnait un ou deux camionneurs qui se concentraient sur leur repas. À l’un à qui j’ai demandé comment était le temps en avant, détourna péniblement les yeux de son assiette en se demandant le but de cette question puisqu’il n’y avait aucun flocon à l’horizon. Quand j’annonçai qu’à un kilomètre en direction opposée, c’était la tempête totale, tous y compris la serveuse me regardèrent comme si j’étais un extra-terrestre venant d’une autre planète. C’est pas beau de souhaiter malheur à autrui, mais cette fois j’ai souhaité que la tempête dure encore un peu afin qu’ils constatent de visu de quoi je parlais.

N’étant pas né de la dernière pluie, je pris une gorgée ou deux de café et repartis en trombe, car je savais le temps menaçant. Tel que je l’appréhendais, j’employai les deux heures suivantes à tenter de battre de vitesse, de peine et de misère, le temps hargneux qui me rejoignait au moindre ralentissement.

Le lendemain, pour mon retour à Whitehorse, à part les 150 bisons jalonnant la route, la douzaine de caribous étalés un peu partout, quatre orignaux, des wapitis, un chevreuil et la visite plus rare des petits mouflons de Stone Mountain, il n’y eut rien à signaler.

Le jour suivant, c’était le Dempster. Au kilomètre zéro, la pancarte lumineuse indiquant que la route était fermée à Eagle Plain, j’optai pour passer ma nuit au sommet de la crête de la côte Ogilvie à une centaine de kilomètres au sud d’Eagle Plain. J’y fus accueilli par les habituelles aurores pratiquant leurs danses nocturnes. C’est à mon avis, le meilleur endroit pour les contempler.

Au matin, je me rendis sans stress à Eagle Plain, où les lumières rouges de la barrière clignotaient toujours. Au restaurant, il est agréable de s’asseoir à la table des habitués. Écouter les camionneurs immobilisés, détendus, raconter avec un humour désarmant les malheurs de notre métier et nos propres gaffes comme si nous vivions une partie de rigolade à longueur de journée a quelque chose d’aussi réconfortant que le café.

Ils ouvrirent la barrière en milieu d’après-midi. Ça soufflait toujours de l’autre côté des montagnes Richardson dans les Territoires du Nord-Ouest. Ça s’est intensifié à mon arrivée. La montagne rugissait comme une déchaînée. Elle a fait disparaître la lumière. Les barrières s’étaient refermées pendant que je m’y trouvais. Je me sentais comme un taureau sauvage enfermé. Une fois sorti, je me couchai à Inuvik, épuisé. Le lendemain, une fois vide, je dus faire réparer une crevaison. Le ciel était empli de flocons gros comme des grelots. La radio de Yellowknife animée par une femme s’exprimant en Déné, jouait des vieux country, des violons du Nord, des tambours et Bob Dylan. Les motoneigistes que je croisais dans la rue me saluaient. J’étais enfin de retour. Malgré vents et tempêtes, je me sentais chez nous. La route du Nord est mon chez-nous.

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