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Cape, épée et… clavier!

Julien Latraverse

Des élèves demi-orcs, elfes ou gnomes apprennent le français comme langue seconde avec leur enseignante Marie-Maude Allard à l’École élémentaire de Whitehorse.

Marie-Maude Allard en pleine séance de Donjon et Dragon en ligne.
Photo fournie

Ces créatures habitent les contes et les légendes de Tolkien, mais aussi l’univers du jeu de plateau Donjon et Dragon où l’enseignante Marie-Maude Allard y enseigne le français de manière ludique avec ses jeunes élèves de la troisième à cinquième année à l’École élémentaire de Whitehorse.

Dans sa classe virtuelle, donnée sur Zoom pour des raisons bien évidentes, la passionnée des jeux de rôle demande non pas aux enfants de sortir crayons et manuel, mais épée et tomes de sorcellerie. L’enseignante Marie-Maude Allard anime en tant que « maître du jeu » une séance de Donjon et Dragon sous le couvert d’un cours de français auprès de 35 aventuriers et aventurières divisés en quatre groupe ou « table », deux fois par semaine. « Le contexte de jeu est la façon la plus facile pour les mettre à l’aise de parler entre eux », fait-elle savoir.

Apprendre par le jeu

En effet, le principe du mythique jeu de plateau, aussi appelé DnD, est d’incarner un personnage fictif dans un univers fantastique ou médiéval pour accomplir des quêtes soigneusement planifiées par l’organisateur. De cette façon, les élèves sont poussés à communiquer pour surmonter les défis placés sur leur chemin par Mme Allard.

Elle évoque, par exemple, une situation où un groupe devait affronter un hippogriffe dans son nid où il couvait des œufs, une sorte de bête mi-cheval mi-aigle. « Je leur présente des problèmes pour lesquels ils doivent faire un choix, révèle-t-elle. S’ils décident de vaincre l’hippogriffe, que va-t-il arriver aux œufs? Est-ce qu’ils vont décider de les sauver où vont-ils les laisser grandir sans leur mère? » Certes, cela peut sembler drastique, mais elle assure « qu’il n’y a aucun jugement » posé sur les actes des personnages du jeu. « C’est le personnage qui fait l’action, pas le jeune. Et ça leur permet peut-être de les faire réfléchir sur des dilemmes. »

Ces problématiques plus complexes favorisent par ailleurs l’entraide entre les joueurs et les joueuses. « Il y en a qui ont plus de difficulté et un enfant du groupe va l’aider à traduire les mots qu’il ne comprend pas », témoigne l’enseignante de musique.

Une initiative concluante?

River Pearson et son frère Peregrine participent aux « tables » de Marie Maude-Allard. Tous deux s’entendent pour affirmer que cette méthode d’apprentissage les aide d’une manière particulière avec leur français. « Je pense que ça m’a aidé, oui », soutient Vespa, l’elfe magicienne jouée par River Pearson en sixième année à l’École élémentaire de Whitehorse. Son frère Peregrine partage son avis, mais pense néanmoins que la partie mathématique du jeu lui pose encore quelques soucis. « J’ai de la difficulté à compter les chiffres en français sur les dés quand je dois en rouler plein à la fois », précise-t-il.

River (à gauche) et Peregrin (à droite) Pearson veulent tous deux continuer à jouer et à apprendre le français grâce aux séances de DnD de Marie-Maude Allard.
Photo fournie

Toutefois, l’attrait principal de Donjon et Dragon pour ceux-ci demeure la grande liberté que procure le jeu. « Je peux créer un personnage qui n’existerait pas dans la vraie vie », raconte River Pearson. « C’est très amusant, tu peux faire ce que tu veux », renchérit son frère. Pour ces raisons, les jeunes membres de la famille Pearson admettent vouloir continuer à participer à ces séances longtemps. Par exemple, River joue depuis maintenant trois ans avec son enseignante, Marie-Maude Allard.

Une approche neurolinguistique

Le conseiller pédagogique en acquisition d’une langue seconde pour le ministère de l’Éducation du Yukon, Pascal St-Laurent, voit dans l’initiative de Marie-Maude Allard un exemple concret où l’approche neurolinguistique peut être utilisée.

Cette approche propose une série de stratégies aux enseignants pour enseigner une langue seconde en utilisant la littératie, soit parler, lire et écrire. Elle suggère de « modéliser » la langue auprès des apprenants. C’est-à-dire que l’individu entend la langue et se fait demander de l’utiliser pour se faire corriger pendant la leçon. Le tout pour situer la personne dans des exemples réels « de la vraie vie, sans créer des scénarios artificiels », fait savoir celui qui détient une maîtrise en enseignement des langues secondes de l’Université Simon Fraser en Colombie-Britannique. Le jeu offre, en outre, un contexte plus rassurant pour les élèves afin d’apprivoiser le français. « Quand on apprend une autre langue, on est généralement gêné de l’utiliser, car on est dans une zone d’inconfort, soutient M. St-Laurent. Le cadre que propose Donjon et Dragon permet d’offrir un espace plus décontracté et motivant pour les enfants, estime ce dernier. « Un contexte qui leur donne le goût de jouer et de vouloir partager quelque chose est un facteur qui va accélérer l’acquisition de la langue », déclare le conseiller.

Et comme, disait J.R.R Tolkien, célèbre romancier et linguiste derrière la série épique Le Seigneur des anneaux : « Apprendre les langues prend énormément de temps, et il en est de même pour toutes les choses que l’on veut connaître. »

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