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Bumstead

Yves Lafond

C’était ma première année ici. Ça avait commencé sur le Mackenzie. En fait, ça avait commencé avec Winnie. Après avoir exprimé mon désir d’aller à la pêche, elle m’avait dit : « Parle au monde le long du chemin. Dis-leur bonjour. Demande-leur de t’emmener à la pêche. » Pardon? D’où je viens, on ne demande pas au monde sur le bord du chemin de nous emmener à la pêche. Pour elle, c’est comme ça. Elle ne comprend même pas qu’il puisse en être autrement. Je ne l’ai pas fait. Les jours passent, se transforment en semaines. Je commence à perdre la notion du temps, avec ce soleil qui ne se couche jamais.

Photo : Yves Lafond

 

Un matin, j’embarque sur le premier ferry au Mackenzie : je suis le seul camion. Une fois mon mastodonte stationné, je débarque et entre dans la cabine des employés. Dans la salle, le deckhand, l’ingénieur et un vieux, assis. Il m’apprend qu’il a son camp sur le côté nord du fleuve. Un camp typique : quatre murs de plywood huit par douze, avec un toit en toile de plastique bleu. Rien de plus. Il décolle avec le premier ferry du matin pour profiter du café gratuit. Il connecte avec moi assez vite. Moi, hum, pas sûr, sûr. Je finis par promettre de lui rendre visite, tôt ou tard.

Et je tins promesse, plus par parole donnée que par conviction. Il était surpris de me voir là. Moi aussi.

Nous sommes allés nous asseoir sur une bûche, dehors, et il a commencé à parler. À me raconter des histoires. J’aimais ça. Ça me faisait presque oublier mes tracas qui me jaillissaient dans la tête tout le temps comme ces épaves englouties par la coque du ferry en rebondissant dans son sillon comme des bouchons. Ma conscience m’empêchait de les oublier. C’est ce que j’avais appris toute ma vie : « Oublier ses problèmes, c’est faire preuve d’inconscience. » Croyant qu’en les lui confiant, il me donnerait des réponses, je m’ouvrais alors un petit peu. Pas beaucoup. Je ne savais pas quels mots employer. Il ne me répondait pas. Il regardait ailleurs. En silence. Et il me racontait une autre histoire. Juste m’asseoir et l’écouter me fait du bien. Ses mots sont emplis de couleurs et de températures.

Je les vois bien à dix-sept ans, lui et son frère, il y a cinquante ans de ça, chacun sur leur attelage. Minuscules dans la géante toundra de la vallée d’Hurricane Alley. Le vent de particules gelées cingle leurs visages comme ils fendent la neige de leur fouet. Tapis pendant des jours sous quelques peaux, au pied d’un rocher, à attendre que le blizzard cesse de rugir. Courir après un troupeau de caribous ou derrière leurs chiens, en riant à gorge déployée. Tout ça parce que, selon lui, à cet âge, ils n’avaient rien de mieux à faire que de s’amuser. Méchant amusement. Il raconte ses souvenirs en regardant le ciel devant lui, comme si ses souvenirs y étaient inscrits. D’un ton monocorde, les époques de famine alternent avec les jours heureux. Comme s’il s’agissait de la vie d’un autre. Des traces dans la neige, rien d’autre…

Pour moi, les histoires « d’Indiens » impliquaient des géants, des windigos, de la magie, des animaux préhistoriques, des corbeaux qui parlent. C’était pas le cas. Juste des petites histoires de sa vie, de la fondation d’Inuvik, du village (Tsiigehthchic) de l’autre côté du fleuve, du fleuve lui-même. De la venue de l’homme blanc. Rien de bien extraordinaire. Pas de magie. Quoique…

La première chose que j’ai apprise en l’écoutant, fut d’écouter.

S’asseoir avec lui et le regarder se concentrer pour chercher le début de l’histoire, c’est déjà commencer à écouter. Le temps arrête. Ses paroles déboussolent le temps.

Il faut apprendre en premier lieu à attendre. Attendre qu’il commence. Qu’il prenne une pause pour chercher un mot dans cette langue mal maitrisée. Apprendre à écouter les pauses en silence. Pas besoin de remplir les silences ; ils font partie de l’histoire. Apprendre à attendre la fin de l’histoire avant de répliquer. Et après, une fois l’histoire terminée, apprendre à se taire. Une histoire n’a pas besoin de répliques, de critiques ou de commentaires. Tout ce dont une histoire a besoin, une fois terminée, c’est d’un peu de silence. Pour la digérer. Elle n’a même pas besoin de ce temps pour être réfléchie, analysée. Ça viendra plus tard, tout seul.

Avant, je ne savais pas écouter. Et quand je suis retourné par chez nous l’an passé, je me suis rendu compte que c’est là que j’ai appris à ne pas écouter. Ça m’a frappé en plein front. Quand arrivait le temps des histoires, on aurait cru que j’étais parti depuis des décennies. J’ignore si ça a toujours été comme ça, mais j’en doute. Quand j’étais petit, c’était plus lent. Tout était plus lent. Et avant, c’était plus lent encore. Dans le temps des chevaux. Avant le supersonique. Quand quelqu’un racontait une histoire, le monde écoutait. Et le conteur prenait le temps nécessaire pour mener à bien son histoire sans signe d’impatience de son auditoire. Maintenant, tout fonctionne au kilomètre à l’heure. Quand on a une histoire à raconter, on a intérêt à rester concis, parce qu’on va entendre fuser : « Accouche! Baptise! Aboutis. On n’est pas à la messe, on n’a pas toute la soirée. » Comme si on ne l’avait pas. Comme si ça pressait pour vrai. Un fantasme d’urgence. Ou encore un commentaire revolera au milieu de ton propos qui sera immédiatement relancé par un autre, et les voilà tous partis sur un autre sujet qui n’a absolument pas rapport. Et vlan! pour ton histoire; trois prises t’es out. Une assemblée avec un ordre du jour établi et chronométré. Alors, si ton histoire dépasse quatre ou cinq phrases, tu es mieux de te la fermer. C’est ce que j’ai fait.

De par leur lenteur, de par leur rythme, les histoires de Bumstead éteignaient le rond de poêle au-dessous de mon âme et de ma tête.

Je lui demandai ce qu’il faisait de tous ces poissons qu’il pêchait, séchait, fumait et congelait. Il me répondit qu’il y en avait pour lui et sa femme. Ensuite, pour ses frères ou sœurs qui n’avaient pas le temps de pêcher. Une grande partie allait aux anciens, qui n’en avaient plus les capacités. Parce que c’est comme ça que ça marche; on doit s’occuper de ceux qui ne le peuvent pas.

Un après-midi, alors que je montais au nord vers Inuvik, il me demanda ce que je comptais faire après ma livraison. J’étais dû pour mes trente-six heures de repos et je comptais revenir ici. J’avais besoin d’un petit break des nuits endiablées d’Inuvik.

— Parfait! Je monte en ville pour acheter deux steaks. Je t’invite à souper.

Et il le fit. Deux-cent-quarante kilomètres aller-retour pour deux steaks et deux patates. Sacré Bumstead.

Bumstead est parti paisiblement, il y a deux étés, suite à un long cancer. La nouvelle s’est répandue instantanément dans tout le delta. J’étais à Old Crow. Je l’ai appris dans l’heure. J’espère qu’il a trouvé un bon courant d’eau et de bons filets, et qu’il continue à nourrir les orphelins et les anciens au paradis. Son campement est toujours là, bien entretenu. Une roulotte s’y est même ajoutée. Ses fils l’occupent désormais. Ils ont commencé à prendre la relève avec la chaloupe et les filets.

Nitiiiv’in guchuu, Monsieur Bumstead. Drinn gwiinzi.

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