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Aujourd’hui, je dis bonjour à la vie

Yves Lafond

L’hiver avance. Le temps s’adoucit. Le thermomètre oscille moins souvent entre les moins trente et moins cinquante. Le mercure se tient plutôt aux alentours du moins vingt avec des pointes montant même parfois jusqu’à moins dix. Graduellement, le blanc disparaît du grand écran. Le ciel refait enfin surface en se revêtant de son bleu le plus glorieux. D’un horizon à l’autre, pas un seul petit nuage pour le tacher. Même la neige semble s’être bleutée. Même l’ombre de ses vagues. Même l’ombre de mon camion.

Photo fournie

Pour ajouter de la couleur, un cortège de rose et d’orangé précède le soleil préparant son arrivée pour la journée.

Couronnant le tout, la radio se met de la partie en émettant cette vieille toune que je reconnais dès le premier accord sur la guitare douze cordes : Aujourd’hui, je dis bonjour à la vie d’Harmonium. Quel beau moment pour être dans le présent! Ce resplendissement pour les yeux est accompagné d’un ravissement pour les oreilles.

Et pourtant. Je ne suis ni ici, ni en ce moment. Je me ramasse dans cette cafétéria fade, à la lumière terne. Harmonium joue : « Aujourd’hui, je dis bonjour à la vie. » Je suis assis à une des deux tables de la gang. Ma gang. C’est sûrement nous les plus cools de l’école. Tout ce qui est cool, on est dedans.

On est intéressés à tout. Tout ce qui a de la classe du moins. Dali, Modigliani. La musique sophistiquée. On a tous un livre sous le bras. Justice sociale ou philosophie disjonctée. Zola, Boris Vian, Le Capital, la Chine de Mao, Les Fleurs du mal. Je pense m’être promené avec Proust bien en vue sous le bras. Il me gazait ce type-là. À la fin d’une phrase, j’en avais oublié le début. Je ne l’ai pas lu longtemps. Mais j’ai quand même traîné le livre pendant un mois. J’ose pas l’exprimer, mais le communisme ne m’épate pas tant. Même si je ne l’ai pas encore, j’ai peur de perdre cette liberté que j’ambitionne de vivre pleinement aussitôt que je pourrai. Parce qu’elle aussi on la veut. On veut tout : de la liberté, du communisme, de la justice, une cabane dans le bois, un super système de son pour écouter de la grosse zizique, du hasch en masse. Comme dit l’adage : « Si on n’est pas communiste à 20 ans [16 ans ici], on n’a pas de cœur. Si on l’est encore à quarante, on n’a pas de tête. »

On va changer le monde. Égalité/fraternité/liberté. Oui, mais comment? On commence par quoi? J’sais pas. On fume d’abord un pétard, ça va nous aider à penser. Je pense qu’on appelle ça pétard parce qu’on roule le pot avec les graines qui nous pètent dans la face. Pas de farce, on va changer tout ça comment? J’sais pas, mais ça va être extraordinaire. Il n’y aura plus de famine. Plus de guerre, plus de pollution. Dehors les vieux qui ont tout fucké. On va se retrousser les manches et on va tout régler ça. On travaillera presque plus; trois jours par semaine, c’est tout. C’est déjà commencé. George Harrison a déjà réglé une famine au Bangladesh en réunissant un paquet de musiciens et chanteurs pour un concert-bénéfice. La musique québécoise commence à se réveiller. Après Charlebois, Dubois et Ferland, il s’est pointé Pagliaro, Diane Dufresne et Michel Valiquette. Pis là ça fesse fort : Harmonium, Beau Dommage, Les Séguin, Octobre. Il y en aura d’autres et on va prendre le contrôle. Tout en gang. La Saint-Jean en 1975 sur la montagne où une gang de trois cent mille s’était rassemblée en est la preuve. Le début d’un temps nouveau.

Tout le monde va s’aimer. Sauf les discos; eux autres, sont trop caves. Comme les truckers; des gros bras, pas de tête.

Elle est où maintenant la gang? Plus à ces tables-là en tout cas. J’étais pressé de voir le monde. Fuck les études. L’école de la vie. Je me suis levé de table et je suis parti. Sur le pouce. Quand je suis revenu, la gang était déjà tout éparpillée. Il y en a qui s’étaient empressés de troquer leurs chemises à carreaux pour du linge fluo. Beaucoup sont rentrés dans les rangs. Certains par dépit, d’autres qui en étaient ben contents. Un ou deux sont restés accrochés : ils attendent encore la révolution avec un joint dans la gueule. Il y en a quelques-uns, en fait plusieurs; trop. En fait beaucoup trop. Ils se sont ramassés avec des bébites trop grosses à dealer. Ou quelque chose qu’ils n’arrivaient pas à piffer. Ils ont sacré le camp. Denis, Willy, Robert, Jacques, Brigitte… vous êtes rendus où? C’est quoi qui vous boguait? Vous reviendrez n’est-ce pas? Cette fois-là, je suis certain que ça va ben marcher.

Pour les autres? J’ai perdu presque toutes les traces. Je crois bien que tout un chacun a fait ce qu’il pouvait avec ce qu’il avait. On s’est peut-être perdus de vue, mais on est tous(tes) restés sur le même radeau à tenter de se garder la tête hors de l’eau. À nous
redéfinir constamment.

Moi je l’ai fait à ma manière. J’ai cru à tout et à son contraire. Pour finir trucker à gros bras pas de tête. Mieux vaut en rire.

Un nouveau monde, ça se fait pas en criant lapin.

Je me demande s’ils entendent la même chanson ce matin. S’ils retournent à la cafétéria de la poly. Elvin, Zak, le grand Ouellet? Marie-Josée, Diane? Sylvie elle? Retourne-t-elle dans sa polyvalente? Ça serait l’fun si on était tous là en même temps.

Et là, il est le temps que je revienne dans le présent. On arrive au bout du lac. Il faut enregistrer tout ça, fermer l’ordi, remettre les pieds sur les pédales et la main sur le bras de vitesse. J’ai encore un boutte à faire avant Yellowknife.

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